Sorti un... 21 Juillet : "Dirty" de Sonic Youth (1992, Geffen Records)

Credits Photo : @ Chris Carroll

La vie nous propose parfois d’étonnants retournements de situations… En effet, si quelqu'un m'avait dit dans les années 1990 que, plus de 30 ans plus tard, je vanterai les mérites de l’album dont nous traitons aujourd’hui, je lui aurais probablement ri au nez et l’aurait fait brûler en place publique, tels les hérétiques au Moyen-Âge.

Le 21 juillet 1992, le groupe new yorkais Sonic Youth publie chez Geffen Records son 7ème album studio, intitulé “Dirty”. Si, depuis le début des années 1980, le groupe n'avait cessé de briser les barrières et avait beaucoup œuvré pour promouvoir le rock alternatif, sa force d’attraction m’était cependant passée au-dessus de la tête, étant subjugué par la déferlante Nirvana. Pourtant, des albums tels que “EVOL” en 1986, “Sister” en 1987 et le chef-d'œuvre fulgurant “Daydream Nation” en 1988 avaient ouvert la voie à une reconnaissance et un respect accrus pour les productions et sonorités de la scène underground.

Credits Photo : @ CBGB's

Après 5 albums sur lesquels ils ont repoussé les limites du noise-rock et exploré de nombreux paysages sonores expérimentaux, Kim Gordon, Thurston Moore et leur bande signent chez Geffen en 1990, ce qui leur permettra de confirmer leurs aspirations à s'affranchir de toute contrainte et à se libérer de toute étiquette, tout en gagnant en visibilité. En effet, avec la publication de “Goo”, une œuvre qui pue la classe à des kilomètres et qui est probablement l’un des plus grands disques jamais pondus sur l’adolescence (dont vous pouvez retrouver notre chronique ici), Sonic Youth est parvenu à élargir considérablement son auditoire.

Credits Photo : @ Chris Carroll

Fin 1991, après une longue tournée, Thurston Moore commence à réfléchir à la suite. Pour succéder à “Goo”, le groupe a choisi de collaborer avec le producteur Butch Vig et l'ingénieur du son Andy Wallace, qui avaient tous deux officié sur l'album “Nevermind” de Nirvana. Un choix évident tant Butch Vig s’était imposé comme le producteur incontournable de la décennie à venir grâce aux sonorités riches, massives, chaleureuses et naturelles qu’il parvenait à concocter.

Credits Photo : @ Rolling Stone Magazine

Fruit d’un travail acharné de 3 mois de sessions de studio intenses, “Dirty” voit donc le jour le 21 juillet 1992 et s’ouvre sur le tube ultime “100%”, un titre écrit en hommage à Joe Cole, un technicien de tournée qui avait travaillé notamment pour Black Flag, Hole et Sonic Youth, et qui fut assassiné par des petits voyous venus le dépouiller. On sent l’intensité et la mélancolie dans la voix de Thurston Moore qui trône sur un riff de basse simple, ponctué d'arrêts et de reprises, un rythme de batterie gorgé de colère et une nappe de guitares dissonantes. Ce titre introductif est la parfaite démonstration de l’efficacité rock dont Sonic Youth est désormais capable.


“Swimsuit Issue” met ensuite en valeur le jeu de batterie tribal remarquable de Steve Shelley. L'introduction du morceau, faite d’un mur de son massif, laisse place à une guitare au son bruyant et perçant et au chant de Kim Gordon, qui raconte d'un ton menaçant l'histoire d'un employé de Geffen, contraint de suivre une thérapie pour harcèlement sexuel. On poursuit avec “Theresa’s Sound World”, morceau à l'atmosphère saisissante qui se développe avec une intensité captivante. Les roulements de caisse claire ininterrompus de Steve Shelley font monter la tension jusqu'à son paroxysme avant de s'apaiser. Le morceau retrouve alors l'ambiance fluide du couplet, avant de connaître une nouvelle montée en puissance. Vient dans la foulée le 4ème titre de l'album, “Drunken Butterfly”, qui compte parmi les morceaux les plus énergiques et agressifs de “Dirty”. Il se distingue par une interprétation vocale saisissante de Kim Gordon et des riffs puissants signés Lee Ranaldo et Thurston Moore, qui en font un incontournable pour tout fan de musique dissonante.


“Shoot” offre ensuite à l’auditeur un paysage sonore magnifique et empreint de tension. Ses couplets languissants et sinistres dégagent une aura calme et détendue qui gagne en intensité et en volume avant de révéler son ampleur cinématographique. Kim Gordon y livre une interprétation tout en murmures et en souffle. De même, les couplets de “Wish Fulfilment” nous livrent une prestation onirique et mélancolique, avant que le morceau n'explose en une déflagration captivante. Les vagues de guitares épaisses viennent percuter et se fracasser contre une basse et une batterie stridentes. Écrite et chantée par le guitariste Lee Ranaldo, la chanson met en lumière la performance sauvage de Kim Gordon à la guitare. A mi-album, le 3ème single, la géniale “Sugar Kane” (dont le titre fait référence au personnage de Marilyn Monroe dans “Certains l’aiment chaud”), nous rappelle que Sonic Youth est l’une des machines à tubes les plus efficaces de sa génération. S’accompagnant d'un clip - tourné à New York, réalisé par Nick Egan et sur lequel on assiste aux débuts d’actrice de Chloé Sévigny - montrant Sonic Youth lors d'un défilé de mode « grunge », ce morceau est aussi une satire de la commercialisation de la scène underground en vigueur à l’époque.


Le disque se poursuit avec la décharge féroce et brutale de “Orange Rolls, Angel’s Spit”, portée par une performance vocale époustouflante de Kim Gordon. Arrive ensuite rapidement le single “Youth Against Fascism”, qui s’ouvre sur un rythme de batterie typique de Steve Shelley et sur la basse saturée de fuzz et le son crasseux de Kim Gordon. Ian MacKaye (de Minor Threat et Fugazi) apporte des parties de guitare supplémentaires au morceau. Tout au long de ce titre, Thurston Moore laisse éclater sa rage, invectivant ceux qui propagent la haine et l'intolérance dans l’Amérique des années 1990.

« Une véritable leçon de maîtrise… un disque exaltant, tendu, jubilatoire et parfaitement équilibré »

La 10ème chanson de la tracklist “Nic Fit”, reprise du groupe du frère de Ian MacKaye (leader de Fugazi et Minor Threat) The Untouchables, est à la fois l’une des plus surprenantes et des plus hargneuses de cet opus. Le groupe pensait initialement en faire une face B, mais Butch Vig les a convaincus de l'inclure sur l'album. C’est une véritable déferlante hardcore abrasive, débordante d’énergie et de défi, tandis que la chanson suivante, “On The Strip”, est un morceau envoûtant, sublimé par la voix magnifiquement captivante de Kim Gordon.


Si “Chapel Hill” évoque le meurtre du libraire Bob Sheldon, figure centrale de la scène progressiste et radicale de la ville du même nom en Caroline du Nord, “JC” est la seconde chanson consacrée au regretté Joe Cole. Si l’ouverture “100%” était plutôt l’hommage écrit par Thurston Moore, “JC” constitue celui de Kim Gordon. Cet hommage de Kim se présente comme un poème lent et mélancolique, privilégiant l’impressionnisme à la narration directe. Là où “100%” exprimait la colère, “JC” nous parle davantage du chagrin découlant de cette perte. Les guitares semblent retenir leurs larmes tout en accompagnant la voix de Kim sur un rythme régulier. Vers la fin du morceau, la batterie de Steve Shelley s’efface progressivement, laissant les guitares seules créer une sonorité d’une tristesse sublime jusqu’à la disparition totale de la musique.

Quant à “Purr”, il fait monter la température - et l’énergie - avec une fougue communicative typique de Sonic Youth. Chanté par Thurston Moore, ce morceau accrocheur et accessible alterne entre ruelles sombres et passages baignés de lumière. L’album s’achève sur “Creme Brulee”, une improvisation libre et décontractée sur laquelle Kim Gordon joue de la guitare et chante des parties improvisées, tandis que Thurston Moore tente de faire fonctionner son amplificateur défaillant. Pas forcément prévu à l’origine, ce titre est issu d’une session improvisée enregistrée par Lee Ranaldo à l’insu du groupe.


En définitive, les 15 titres de l’album confirment que peu de groupes pouvaient rivaliser avec Sonic Youth entre 1987 et 1992. Pourtant, “Dirty” est parfois mésestimé par certains fans attachés aux racines avant-gardistes de Sonic Youth, car ce disque montre le groupe sous son jour le plus exubérant et le plus accessible, et en fait le point de bascule idéal dans la carrière - et la reconnaissance publique - de Kim Gordon, Thurston Moore et leur bande.

Si “Daydream Nation” est sans doute leur meilleur album de cette période, voire de toute leur discographie, “Dirty” n’en demeure pas moins une œuvre incontournable. Intense et singulier, ce disque ne cherche pas à édulcorer sa nature la plus radicale, tout en restant plus digeste et immédiat, avec une sonorité digne des grands hymnes du rock alternatif. Les morceaux possèdent cette qualité qui incite à y revenir sans cesse. L’influence et l’innovation constante de Sonic Youth ont ouvert la voie à d’innombrables musiciens. Le groupe ne s’est jamais reposé sur ses lauriers. “Dirty” est une véritable leçon de maîtrise : un disque exaltant, tendu, jubilatoire et parfaitement équilibré. En un mot : IN-DIS-PEN-SABLE !

“Dirty” de Sonic Youth, LP 15 titres sorti le 21 juillet 1992 chez Geffen Records

Tracklist

1. 100% (2:29)

2. Swimsuit Issue (2:58)

3. Theresa’s Sound-World (5:28)

4. Drunken Butterfly (3:03)

5. Shoot (5:16)

6. Wish Fulfillment (3:25)

7. Sugar Kane (5:57)

8. Orange Rolls, Angel’s Spit (4:18)

9. Youth Against Fascism (3:36)

10. Nic Fit (0:59)

11. On The Strip (5:41)

12. Chapel Hill (4:46)

13. JC (4:02)

14. Purr (4:21)

15. Creme Brulee (2:33)



Credits Photo : @ Goûte Mes Disques

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Bibliographie : NME, Guts of Darkness & Rolling Stone


Manu, pour le R.A.S.

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