Sorti un... 26 Juin : "Goo" de Sonic Youth (1990, Geffen Records)
![]() |
| Source : © Apple Music |
Si 1991 fut l'année où le punk a explosé, 1990 fut celle où Sonic Youth a consolidé son rang de véritable légende précurseuse du rock indépendant. À l'instar de ses illustres prédécesseurs du Velvet Underground, Sonic Youth - mené par la bassiste/chanteuse Kim Gordon, le chanteur/guitariste Thurston Moore, le guitariste Lee Ranaldo & le batteur Steve Shelley - a bâti sa carrière sur un mélange détonant de rock n’ roll pur et dur et de noise expérimental, créant ainsi des œuvres toujours plus originales et créatives. Leur discographie, d’une incroyable diversité, compte aujourd'hui plus de 25 albums. Publié le 26 juin 1990, “Goo”, leur 1er album chez une major, Geffen Records, a marqué un tournant important pour le noise rock de l’époque. Et vous imaginez bien que venant d’un groupe qui affichait une position très critique envers la musique contemporaine, les attentes étaient très élevées…
![]() |
| Credits Photo : © Rolling Stone |
Si “Daydream Nation”, leur album précédent de 1988, avait révélé un Sonic Youth nouveau, loin des excès instrumentaux et des discours contestataires, il n’a fait que confirmer les aspirations du groupe à s'affranchir de toute contrainte et à se libérer de toute étiquette. Sachant pertinemment que “Goo” allait permettre à un public plus large de découvrir la musique de Sonic Youth, Thurston Moore et ses acolytes ont voulu impressionner dès le 1er titre, “Dirty Boots”, qui s’avère être une véritable démonstration de force. Le morceau monte en puissance, s'enfonçant dans une atmosphère visqueuse, jusqu'à hurler, viser et tirer. Les riffs d’une belle intensité ajoutent des pierres au mur sur lequel Sonic Youth inscrira son nom en grosses lettres à la bombe. C'est un morceau fondateur, et un titre d'une puissance phénoménale.
À l'inverse, “Tunic (Song For Karen)”, ode sombre et onirique, est traitée avec une rare sobriété et toute la délicatesse que requiert le sujet. Le morceau, porté par l'emblématique bassiste et force artistique Kim Gordon, est chanté du point de vue de Karen Carpenter, tragiquement décédée 7 ans auparavant des suites de complications liées à son combat de toujours contre l'anorexie. Si l’énergie punk de “Mary-Christ” est entraînante, l’absurdité des paroles en fait un titre agréable, sans plus. S’ensuit “Kool Thing”, le plus gros succès de Sonic Youth, et de loin, qui est sublimé par la participation de Chuck D de Public Enemy. Ce morceau est une critique acerbe de la misogynie, une exploration de la dimension féminine, un formidable manifeste féministe et, à mon avis, la meilleure performance de Steve Shelley à la batterie, celui-ci enchaînant les riffs avec une énergie folle. Le morceau regorge de clins d'œil, Kim Gordon se moquant d’elle-même, de ses opinions politiques, du machisme et de la bravade ostentatoire du hip-hop.
Les 3 premières minutes et demie de “Mote” sont ensuite marquées par le chant du guitariste Lee Ranaldo, qui interprète la mélodie la plus mélancolique que vous ayez jamais entendue, au sein d’un morceau déformé, inspiré par les œuvres de l’écrivaine Sylvia Plath. Son baryton soyeux le couronne « sans air, un enfant sous vide », avant de se réfugier dans un bon vieux chaos de 4 minutes de larsens stridents, de vagues de batterie déferlantes et de notes de guitare qui crépitent comme un électrocardiogramme.
« Un disque d’amertume, à l’instar du 1er album du Velvet Underground »
Tandis que le rock décapant de “My Friend Goo” surprend agréablement, les 3 morceaux suivants sont exceptionnels, chacun pour des raisons totalement différentes. Le premier, “Disappearer”, nous plonge dans une sorte d’errance nocturne dans le brouillard, fascinée par le fait que nos vies nous mènent parfois dans des lieux étonnants. Même s’il n’en est pas vraiment, ce titre peut pourtant prétendre au titre de meilleur morceau shoegaze de tous temps. Cette agonie-là ne vous achève jamais, se contente de vous caresser dans le sens du mal et de vous laisser sur le bas-côté, mais non sans avoir donné une épaisseur à toute cette lassitude que vous croyiez inutile.
S’ensuit “Mildred Pierce”, un morceau presque entièrement instrumental, ne contenant que son titre et les hurlements d'une créature infernale. Rien n’égale l'intensité de voir l'instrumentation, d'ordinaire si régulière, se jeter dans un véritable chaos que le groupe s'efforce pourtant de dissimuler. Puis vient le tour de “Cinderella’s Big Score”, une chanson traitant de la schizophrénie du frère de Kim Gordon. Elle y exprime sa frustration face à leur éloignement et cette chanson est un vrai bel hommage face à une problématique trop souvent cachée.
![]() |
| Source : © Reddit |
Le disque se conclut par le tonitruant “Titanium Expose”, peut-être l’un de mes titres préférés de Sonic Youth. Ce titre conclusif confirme l'appétence de Thurston Moore et ses comparses pour les structures alambiquées et les dissonances mélodiques. Le riff initial, dissonant et puissant, n’atténue en rien l'impact de la première déferlante, où les cymbales fracassantes accentuent la distorsion. Ce premier riff revient brièvement, avec un peu plus d'assurance, avant que toute la montée en puissance ne s'éteigne pour laisser place à quelque chose de complètement nouveau. Le cœur du morceau est beaucoup plus posé. Les couplets peuvent enfin s'exprimer pleinement. Quand les mots s'épuisent, cette guitare franchement malicieuse ressurgit pendant 2 minutes, offrant un son digne de la meilleure course-poursuite qui n'ait jamais existé dans “Fast & Furious”, comme la preuve incontestable de la plénitude atteinte par le groupe.
Si “Daydream Nation”, sur lequel Sonic Youth avait - enfin - fait l'effort de composer de vraies chansons, structurées et « écoutables », jouit parmi les fans d’un statut de chef-d’œuvre indétrônable, ce “Goo”, qui lui a succédé dans la discographie des New-Yorkais, est parfois mésestimé, à tort.
Plus concis, basé sur la même unité de ton, un mélange enivrant de rêverie sludge et de noise rock conceptuel et des mélodies plus évidentes, développant un son plus ample et moins rêche, “Goo” est probablement l’un des plus grands disques jamais pondus sur l’adolescence. A l’instar du 1er album du Velvet Underground, le groupe nous livre un disque d’amertume. Sonic Youth a refusé de vendre son âme au « diable grunge » et nous livre une œuvre qui pue la classe à 3 kilomètres, exsudant littéralement un doux parfum de testostérone et d’hormones féminines mêlées, de rage rentrée et de neurasthénie terminale…
Tracklist :
1. Dirty Boots (5:28)
2. Tunic [Song For Karen] (6:18)
3. Mary-Christ (3:10)
4. Kool Thing (4:06)
5. Mote (7:35)
6. My Friend Goo (2:18)
7. Disappearer (5:08)
8. Mildred Pierce (2:12)
9. Cinderella’s Big Score (5:55)
10. Scooter And Jinx (1:04)
11. Titanium Expose (6:26)
![]() |
| Credits Photo : © Goute mes disques |
![]() |
| Source : © Wikipedia |
Bibliographie : Guts of Darkness, Kerrang & Pitchfork
Manu, pour le R.A.S.









Commentaires
Enregistrer un commentaire