Sorti un... 06 août : "No Code" de Pearl Jam (1996, Epic Records)
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| Source : @ Wikipedia |
En 1996, Pearl Jam se trouvait à la croisée des chemins. A ses débuts, le groupe avait enchaîné 3 immenses succès commerciaux en autant de disques : “Ten” en 1991 (chroniqué ici), “Vs.” en 1993 et “Vitalogy” en 1994. Pour autant, ces 5 premières années ne furent pas un long fleuve tranquille… En effet, si Pearl Jam fut accusé à tort d’être opportuniste à ses débuts, la rivalité médiatique opposant Nirvana à Pearl Jam eut un effet sur le chanteur Eddie Vedder, qui peinait à supporter cet acharnement médiatique et le poids de la célébrité. Et si l’on ajoute à cela l’affaire judiciaire opposant le groupe à Ticketmaster et les épisodes de toxicomanie du guitariste Mike McCready, le contexte était très lourd pour ceux que les médias voyaient bien reprendre le flambeau du « grunge de Seattle » après la mort de Kurt Cobain.
En faisant de “Vitalogy” - leur 1er album post-Kurt Cobain - une œuvre largement expérimentale et résolument éloignée du style de “Ten”, le groupe tournait concrètement le dos à ce statut quasi divin qu'on lui proposait. Pourtant, les critiques se disaient que ce n'était là qu'une anomalie. Après tout, “Vitalogy” avait été enregistré au lendemain de la tournée épuisante consécutive à “Vs.”, et nombre de ses morceaux étaient nés d'improvisations lors des balances de concert. Les fans comme la critique attendaient donc avec impatience de savoir de quoi serait fait l’avenir de la nouvelle locomotive du grunge.
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| Credits Photo : @ Sacha Lecca |
La décision du groupe de remplacer le batteur Dave Abbruzzese par Jack Irons, ancien batteur des Red Hot Chili Peppers, suscita immédiatement la curiosité, tant la frappe puissante et physique d’Abbruzzese avait conféré à la musique de “Vs.” et de “Vitalogy” une agressivité bien supérieure à celle de “Ten”, porté par le jeu plus en retenue de Dave Krusen. Publié le 06 août 1996, le 4ème album de la formation menée par Eddie Vedder, “No Code”, annonce la mue de Pearl Jam et est porté par le jeu de Jack Irons, qui dégage une atmosphère presque « universelle » : calme, sobre mais puissant, avec une batterie aux sonorités bien plus organiques que les frappes explosives et ultra-précises d’Abbruzzese.
Après l’énergie déchaînée des ouvertures précédentes “Once”, “Go” et “Last Exit”, le morceau introductif “Sometimes” s'avère cette fois être une véritable révélation. Un riff léger, entraînant et chaloupé s'associe à une étrange basse fretless jouée par Jeff Ament et à un rythme de batterie agréablement adouci. Eddie Vedder y récite ensuite une sorte de prière, ou d’incantation. Lorsque le titre s'achève, on reste saisi par la sincérité paisible et la maturité omnisciente qui s'en dégagent. Pourtant, avant même que ne s'achève cette élégante expression du tourment intérieur, l'introduction tonitruante de “Hail, Hail” surgit de nulle part pour rappeler à l'auditeur que oui, Pearl Jam sait toujours faire du gros rock, et que oui, Vedder a toujours ses démons. Ce titre ne perd jamais l'élan pris dès l'introduction, Jack Irons le propulsant avec brio, avant qu'une outro saturée d’effets de delay et ponctuée de coups de cymbale fracassants ne vienne clore le morceau en apothéose.
Tandis que “Hail, Hail” s'estompe, “Who You Are” émerge en douceur, porté par des toms aux sonorités tribales, une instrumentation aux accents free-jazz et un rythme régulier qui finit par soutenir l'essentiel du morceau. L'entrée en scène des guitares transforme ce tourbillon sonore en une réflexion simple mais touchante sur la nature humaine. Entre ses paroles empreintes de sagesse et son instrumentation mélodique aux structures superbement déstructurées, “Who You Are” s'impose comme l'une des chansons les plus profondes de Pearl Jam.
La nostalgie mélancolique et aérienne de “In My Tree” offre ensuite une musique véritablement exaltante, sur laquelle les guitares de Mike McCready et Stone Gossard, aux inflexions typiques de U2, sonnent avec suffisamment de reverb pour donner l'impression qu’ils jouent au sommet d’une montagne. Puis le rythme ralentit avec “Smile”, un morceau simple et dépouillé dont le minimalisme, la profondeur sous-jacente et la sincérité d’Eddie Vedder élèvent la chanson au rang d’œuvre sensible, émouvante et puissante.
S’ensuit “Off He Goes”, durant laquelle le chanteur renoue avec une technique ancienne : le portrait d'un personnage abstrait. Comme pour “Jeremy” et “Daughter” en leurs temps, Vedder s'intéresse à une figure blessée, quelqu'un aux prises avec une détresse émotionnelle. La guitare acoustique, accompagnée uniquement d'une section rythmique sobre et d'une belle guitare solo, met en valeur les paroles narratives et révèle, une fois de plus, le côté introspectif du chanteur. Sur “Habit”, titre avec lequel Vedder renoue avec la colère, exprimant sa frustration face aux toxicomanes qui s'autodétruisent, le groupe décuple son intensité grâce à une puissance brute et rugueuse, dénuée de toute mélodie superflue.
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| Credits Photo : @ Gie Knaeps |
“Red Mosquito” apparaît ensuite tour à tour comme une synthèse des 3 morceaux précédents : des guitares agressives et saturées cèdent la place à un couplet acoustique plus calme et posé, une alternance qui se poursuit tout au long du titre. Le jeu de guitare solo de Mike McCready, clair et perçant, témoigne de sa volonté d’explorer des sonorités variées, une démarche amorcée dès l’album “Vitalogy”. À l'opposé, “Lukin” est une déferlante punk jouissive d’une minute à peine, sur laquelle Vedder aboie des paroles largement inaudibles et qui offre un contraste parfait avec la chanson suivante, “Present Tense”.
« Ni l’album que les critiques attendaient, ni celui que la majorité des fans espéraient »
Ce titre épique, à la montée en puissance progressive, témoigne d'une maîtrise musicale exceptionnelle, chaque étape de la progression enrichissant la précédente. Débutant avec la seule voix de Vedder et une guitare, “Present Tense” gagne peu à peu en intensité jusqu'à ce que la sérénité soit rompue par un groove porté par la basse, avant d’évoluer vers une déferlante de guitares et de batterie, et de s’épanouir dans une mélodie légère et entraînante signée Mike McCready. Ce morceau réintroduit une dose de complexité et d’intelligence qui constituent le véritable ADN de Pearl Jam.
Par contre, les expérimentations comportent inévitablement un risque d'échec, comme en témoignent 2 des 3 derniers titres : “Mankind” et “Around The Bend”. Le premier, un morceau aux accents rock n’ roll écrit et chanté par Stone Gossard, jure avec la majesté de “Present Tense”. À l'opposé, “Around The Bend” est un morceau nonchalant et pesant, qui semble tout droit sorti d'un bar du Midwest du début du siècle.
Entre ces deux titres se trouve “I’m Open”. Reprenant la formule établie par “Indifference” (sur “Vs.”) et “Oceans” (sur “Ten”), la chanson séduit par ses effets de guitare envoûtants, ses grondements de basse et ses percussions aux sonorités creuses. La beauté mélodique pure que le groupe atteint ici est parfois presque bouleversante. C'est ce morceau, plus que tout autre, qui témoigne du chemin parcouru par Pearl Jam depuis “Alive”.
Dans sa quête de sérénité intérieure, Pearl Jam respire et avance comme bon lui semble, cultivant l’héritage de Neil Young sans abandonner réellement ses racines grunge. En effet, “No Code” n'était ni l’album que les critiques attendaient, ni celui que la majorité des fans espéraient. Si ses ventes ont été très inférieures à celles des opus précédents, ce disque étonne et séduit par sa diversité, sa densité et sa richesse improbable. Surtout, avec ce disque qui porte bien son nom, Pearl Jam s’affranchit des carcans stylistiques et présente son renouveau, voire sa renaissance.
Moins évident qu'un “Ten”, moins consensuel et moins sombre que “Vitalogy”, “No Code” est le fruit d'une nouvelle maturité, qui distinguera le groupe du reste de la scène grunge. Pas étonnant dans ce cas que ce disque soit, à mon sens, le plus abouti de Vedder et sa bande… Dans un monde où le moindre morceau est consommé, étiqueté et catalogué, il reste encore quelques albums forts, intenses et relativement confidentiels. De ceux qui vous redonneraient presque envie de croire que la vie est belle et vaudrait le coup d'être vécu. “No Code” est de cette trempe, le comble pour un album grunge.
Tracklist :
1. Sometimes (2:40)
2. Hail, Hail (3:41)
3. Who You Are (3:50)
4. In My Tree (3:58)
5. Smile (3:51)
6. Off He Goes (6:02)
7. Habit (3:35)
8. Red Mosquito (4/02)
9. Lukin (1:02)
10. Present Tense (5:45)
11. Mankind (3:28)
12. I’m Open (2:57)
13. Around The Bend (4:37)
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| Credits Photo : @ Lance Mercer |
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| Credits Photo : @ Brian Rasic |
Bibliographie : ExitMusik, Pitchfork & NME
Manu, pour le R.A.S.









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