Sorti un... 30 Juillet : "Is This It ?" des Strokes (2001, Rough Trade / RCA Records)
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Durant mon adolescence, les années 1990 ont été pour moi la décennie reine du rock, bien avant d’explorer à fond l’héritage des années 1960 et 1970. En effet, comment nier l'importance d'une décennie marquée par des groupes pionniers tels que Nirvana, Pearl Jam, Metallica, les Pixies, les Red Hot Chili Peppers ou les Smashing Pumpkins ? Pourtant, aujourd’hui, nous allons nous intéresser aux années 2000, et particulièrement à l’un des groupes de rock les plus emblématiques de cette décennie, The Strokes.
Le battage - la « hype » - médiatique a souvent des effets pervers et peut même détruire des carrières en propulsant des groupes médiocres, ou de moindre envergure, vers des sommets de popularité imméritée tout en reléguant de véritables talents au rang de « chouchous de la critique ». Le groupe new yorkais The Strokes en fut un parfait exemple, en bénéficiant à ses débuts en 2001 d'une telle exposition médiatique qu'elle en ferait pâlir d’envie Ben Laden.
Credits Photo : @ Roger Woolman
En effet, encensés par la presse comme les « pères fondateurs d'une nouvelle ère audacieuse du rock », le « plus grand groupe de rock depuis les Rolling Stones » ou encore la « réincarnation du Velvet Underground », les Strokes ne pouvaient que décevoir tôt ou tard. Si leurs débuts à l’orée du 3ème millénaire furent prometteurs, ils tentent maladroitement de revenir dans la lumière aujourd’hui en produisant des disques dénués de la qualité, de l’ardeur et de la fraîcheur qui les caractérisaient à l’époque. Il convient de se rendre à l’évidence : les Strokes ne sont pas des divinités. Ils ne sont ni « brillants », ni « époustouflants », ni « géniaux ». Ce sont des rockeurs, tout simplement. Pourtant, il nous faut reconnaître que leur disque inaugural, publié le 30 juillet 2001 et intitulé “Is This It”, est un excellent disque de rock, a impulsé - avec l’avènement des White Stripes - un retour du rock au premier plan et a marqué le début d'une décennie qui allait bouleverser la scène indie rock et voir émerger des groupes comme The Killers, Franz Ferdinand, Interpol et les Arctic Monkeys.
Credits Photo : @ Jenn Five
Ce qui est plaisant chez les Strokes, c'est que, dans un climat musical où même les groupes de garage les plus crasseux essaient de simuler une production à des millions de dollars grâce à des artifices numériques, ils préfèrent jouer du rock « à la cool », dans la plus pure tradition du genre : sans sonorités électroniques, ni de reverb éthérée, ou de pistes préprogrammées. Les influences et la ferveur frénétique de Julian Casablancas, Nick Valensi, Albert Hammond Jr. & Co sont si profondément ancrées dans la tradition post-punk britanniques des années 1970 que l’on croirait que les 2 dernières décennies du 20ème siècle n'ont jamais existé.
« Une collection de chansons aussi inquiètes qu’insolentes et aussi équivoques qu’explosives »
Parmi leurs influences, on cite toujours les mêmes noms : le Velvet Underground, Television ou les Stooges. Pourtant, si l’assurance dans leur jeu rappelle les derniers cités, seul le Velvet Underground constitue manifestement une source d'inspiration majeure, la voix du leader Julian Casablancas rappelant indéniablement celle de Lou Reed à ses débuts. Pourtant, là où Reed semblait livrer par accident des paroles bouleversantes d'une voix traînante et embrumée par la drogue, Julian chante les banalités du quotidien urbain avec une lucidité crue.
De même, les Strokes sont les dignes héritiers de groupes comme les Buzzcocks ou Wire, qui privilégiaient une esthétique de production minimaliste - le fameux « less is more » - et excellaient dans l'art de composer des mélodies d'une immédiateté saisissante. À l'instar de l'album “Singles Going Steady” des Buzzcocks, les mélodies des Strokes possèdent une qualité rare : elles sont immédiates sans être racoleuses, misant sur la satisfaction instantanée de rythmiques solides et entraînantes tout en s'appuyant sur des accroches mélodiques fortes mais simples, à la fois familières et totalement originales. Leur production est dépouillée, brute, et ne diffère guère de celle de leurs contemporains des White Stripes. La différence entre les 2 groupes réside dans leur maîtrise technique : les Stripes cultivaient un amateurisme apparent qui masque le talent évident de leur compositeur Jack White, tandis que les Strokes, dès leur 1er album, sonnent comme des professionnels aguerris, à 2 doigts de la maîtrise absolue de leur art.
S’ouvrant par la ballade-titre “Is This It”, l’album monte encore en intensité avec les 3 titres suivants : “The Modern Age”, “Soma” et “Barely Legal”. “The Modern Age” avance ainsi avec la lourdeur d'un éléphant en furie, portée par une grosse caisse martelée et des riffs de guitare tumultueux, tandis que Julian Casablancas déclame avec passion dans un style à mi-chemin entre chant et parole qui réunit tous les ingrédients du grand frontman rock. Bon nombre de chansons de cet album s'inspirent des expériences amoureuses du vocaliste et de sa vie à New York. Ainsi, le titre suivant “Someday” poursuit dans cette veine et demeure l'une des chansons emblématiques de la discographie du groupe.
Si la 1ère moitié de l'album est excellente, la 2nde s'avère encore plus intéressante. Car là où “Alone, Together” m'évoque une grande nostalgie, “Last Nite” vibre sous l'effet d'un chant éraillé et d'une distorsion bluesy et tempétueuse. Quant à “Hard To Explain”, elle rappelle étrangement la pop enchanteresse de l'album “Secaucus” des Wrens, avec son accroche inoubliable, ses batteries saturées et ses cymbales fuzz (oui oui, c’est possible !). L'enchaînement allant de “Hard To Explain” à “Take It Or Leave It” maintient l’album sur une trajectoire très positive jusqu’à sa clôture. Il est à noter que le titre “New York City Cops”, présent sur la version européenne du disque, a été écarté de la version américaine à la suite des attentats du 11 septembre. Quoi qu’il en soit, “New York City Cops”, ou le titre qui l'a remplacé “When It Started”, mérite largement une écoute.
Malgré ses qualités indéniables et l’impact qu’il a eu sur la jeunesse du début du 21ème siècle, “Is This It” manque cruellement de la créativité et de l’originalité propres aux groupes de rock légendaires auxquels on compare les Strokes si impulsivement. Pour autant, Julian Casablancas, Nick Valensi, Albert Hammond Jr. et leurs comparses ont trouvé un équilibre remarquable entre 2 extrêmes du rock, le sentimentalisme des années 1960 et le nihilisme du post-punk. Loin d’être les simples antiquaires d’un prestigieux fonds de commerce new yorkais, les Strokes nous proposent une collection de chansons aussi inquiètes qu’insolentes et aussi équivoques qu’explosives. Sans être un chef d’œuvre ultime, “Is This It” demeure l'un des albums les plus emblématiques de la scène indie des années 2000, qui a redynamisé l’industrie musicale et a accouché de nombreux rejetons turbulents. Et si finalement, c’était ça le rock ? Yes, This Is It !
“Is This It” des Strokes, LP 11 titres sorti le 30 juillet 2001 chez Rough Trade / RCA Records
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