Sorti un... 16 Juin : "The Queen Is Dead" des Smiths (1986, Rough Trade Records)
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| Credits Photo : © Rolling Stone Magazine |
Sorti il y a tout juste 40 ans, le 16 juin 1986, “The Queen is Dead” est souvent considéré comme le chef-d'œuvre de la discographie brève mais profondément influente des Smiths. Apparu à une époque où la pop britannique était saturée d'arrangements synthétiques, cet album a marqué à la fois la consolidation de l'esthétique « rock » du groupe et une exploration audacieuse de territoires émotionnels plus sombres et complexes. Il ne propose pas une simple continuation des thèmes explorés dans leurs œuvres précédentes, le 1er album éponyme “The Smiths” en 1984 et son successeur “Meat is Murder” en 1985 (dont vous pouvez retrouver notre chronique en cliquant ici). Au contraire, il approfondit et élargit leur exploration de la désillusion, tant sociale que personnelle.
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| Credits Photo : © Pop Matters |
Artistiquement, “The Queen is Dead” met en lumière l'humour sarcastique et le lyrisme mélancolique de Steven Morrissey, superbement associés au jeu de guitare novateur de Johnny Marr. L'album se voulait une critique plus cohérente et incisive de la société britannique contemporaine, reflétant les observations et le désenchantement de Morrissey face au climat culturel et politique de la Grande-Bretagne de l'ère Thatcher. Cette intention est palpable tout au long de l'album, de la complainte ironique de la piste-titre à l'angoisse existentielle de “There Is a Light That Never Goes Out”. En étudiant les textes, il apparaît clairement que les Smiths cherchaient à remettre en cause l’ordre établi, en utilisant leur musique comme vecteur de critique sociale et sociétale.
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| Credits Photo : © Rolling Stone Magazine |
Il convient de noter que l’organisation du tracklisting crée une fluidité qui enrichit à la fois le récit et le parcours initiatique qu’engendre l’écoute de ce disque. Ouvrant l’album, le titre éponyme “The Queen is Dead” donne le ton, à la fois provocateur et énergiquement désabusé. Mêlant les paroles incisives de Morrissey au jeu de guitare dynamique de Johnny Marr, son rythme entraînant et son énergie brute en font une entrée en matière percutante, incarnant le mécontentement du groupe face à l'establishment britannique, avant d’enchaîner avec le titre tout aussi vigoureux mais plus personnel “Frankly, Mr. Shankly”. Cette progression de la satire politique vers les problématiques personnelles est un fil conducteur qui traverse tout l'album, les morceaux suivants explorant des paysages émotionnels plus profonds, des réflexions introspectives et des critiques sociales incisives.
L'enchaînement de la mélancolique “Cemetry Gates”, sur laquelle Morrissey fait un usage subtil de références littéraires, soulignant ainsi son érudition et ajoutant également une dimension ludique à son exploration de la vie, de la mort et de la morale, à la tumultueuse “Bigmouth Strikes Again”, où le jeu de guitare de Johnny Marr brille de façon exceptionnelle avec un riff énergique qui contraste fortement avec le thème du remords - et confirme la capacité des Smiths à mêler des sonorités entraînantes à des thèmes plus sombres - puis au tendre désespoir de “The Boy With The Thorn in His Side”, illustre la capacité de l'album à naviguer entre des territoires émotionnels et sonores variés tout en conservant une progression narrative fluide. L'avant-dernier titre, “There Is a Light That Never Goes Out”, dont la fusion du récit mélancolique de Morrissey avec un arrangement orchestral luxuriant crée une atmosphère d'une beauté envoûtante qui captive l'auditeur, constitue sans conteste le point culminant de ce disque, avec sa profondeur émotionnelle et ses paroles poignantes incarnant les thèmes du désir et de la contemplation existentielle, avant que “Some Girls Are Bigger Than Others” ne clôture l'album sur une note mêlant l’absurde et le profond, à l'image du mélange inhérent à nos vies.
Tout au long de l'album, la cohérence thématique est rigoureusement maintenue, les évocations récurrentes de la mort, de la crise existentielle et de la critique sociale s'entremêlant aux morceaux. Les Smiths parviennent à maintenir une atmosphère de mélancolie introspective ponctuée de moments d'humour incisif et de rébellion. Cet équilibre confère à l'album une grande cohérence, la profondeur des textes et la finesse des arrangements musicaux se complétant harmonieusement. En effet, si “The Queen is Dead” est un album riche qui peut être abordé comme une critique acerbe de la monarchie britannique et du déclin culturel de l'Angleterre, les thèmes de l'aliénation et du désenchantement traversent également des titres comme “Never Had No One Ever”, où la douleur d’un isolement social contraint est exprimé avec force ou le sombre et poignant “I Know It's Over”, sur lequel Morrissey nous livre un monologue brut et intense sur la solitude et le désespoir et où les arrangements minimalistes mettent en valeur la voix, rendant la charge émotionnelle des paroles encore plus palpable.
L’une des grandes forces de cet opus vient donc des textes écrits par Morrissey sont à la fois d'une complexité intellectuelle rare et d'une grande richesse émotionnelle. Les chansons oscillent entre récits directs et expressions poétiques abstraites, parfois au sein d'un même morceau. Les paroles regorgent de références littéraires et de jeux de mots subtils, caractéristiques de l'écriture de Morrissey, invitant l'auditeur à approfondir sa compréhension. C’est d’ailleurs probablement la principale - seule ? - critique que l’on peut formuler à cet effort : la densité et la richesse littéraire des textes peuvent en obscurcir le sens et rendre cet album moins accessible au grand public non initié aux joutes Morrissiennes.
« Un véritable voyage narratif… la bande son du désespoir de la classe populaire britannique »
Les arrangements musicaux de Johnny Marr sont également l’une des principales raisons de la flamboyance de “The Queen is Dead”. De la dissonance stridente du morceau titre à l'orchestration d'une beauté envoûtante de “There Is a Light That Never Goes Out”, la capacité du guitariste à fusionner mélodies et bruits contribue à créer un paysage sonore complexe. L’album utilise fréquemment cette superposition avec brio : des riffs de guitare rythmiques se mêlent à des accords chatoyants et des contre-mélodies, créant une texture riche sans jamais être envahissante.
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| Johnny Marr, 1986 - Credits Photo : © Donna Santisi |
Quant à la production de l'album assurée par Steven Morrissey et Johnny Marr, elle s'éloigne de la musique léchée typique de la pop des années 1980 pour privilégier un son plus organique et capturer la brutalité du message des Smiths. Le résultat est un album qui a non seulement marqué une époque, mais a aussi établi une nouvelle norme en matière d'expression poétique dans la musique pop, combinant des mélodies accrocheuses et des textes profondément introspectifs et critiques.
Et comment ne pas évoquer la célèbre pochette de ce disque… Dans des tons verts avec le nom des Smiths et du disque en lettres roses, elle représente un Alain Delon magnifié, le corps renversé. Cette image tirée du film polémique “L’Insoumis”, réalisé par Alain Cavalier en 1964, met en scène Delon dans un récit intense sur fond de guerre d'Algérie, romance interdite et dilemmes moraux. Entre amour, piété et culte, “The Queen is Dead” et “L’Insoumis” célèbrent l'iconographie de Delon et démontrent l’audace artistique et la volonté de subversion et de bouleversement des normes des Smiths.
Si “The Queen is Dead” s'inscrit résolument dans la tradition post-punk britannique, tout en intégrant des éléments d’indie rock et de jangle pop, il occupe une place centrale dans le paysage du rock alternatif et a bousculé les codes de la scène du milieu des années 1980, tant par sa sonorité que par son propos. Ce mélange de styles est parfaitement maîtrisé, conférant à l'album une cohérence et une unité remarquables. Les Smiths ne se contentent pas d'utiliser ces genres : ils les réinventent, contribuant ainsi à l'évolution du rock alternatif. La capacité de l'album à transcender - et à fusionner - les frontières musicales définit non seulement sa sonorité, mais élargit également son public. Avec ce disque, Morrissey s’est imposé comme l’auteur-compositeur le plus influent de sa génération, car rares sont ceux qui peuvent passer avec autant de conviction et de rapidité, en seulement 37 minutes, d’un registre intellectuel à un registre plus populaire, d’un humour cru à une profonde introspection.
Mais ce 3ème effort n'est pas qu'un simple album. C'est une affirmation, un phare artistique qui a éclairé le chemin d'innombrables groupes et auteurs-compositeurs cherchant à insuffler à leur musique une profondeur à la fois intellectuelle et émotionnelle. Pour les Smiths, ce disque représente - avec “Meat is Murder” - l'apogée de leur art, capturant tous les éléments qui ont fait leur influence sur la scène musicale, un véritable voyage narratif, la bande son du désespoir de la classe populaire mais surtout un véritable chef-d'œuvre, témoignage poignant de l’Angleterre des années 1980, de la relation complexe entre l’artiste et son fan, mais aussi de « l’extase du vide ». La Reine est morte, mais les Smiths continuent de resplendir.
Tracklist :
1. The Queen is Dead (6:27)
2. Frankly, Mr. Shankly (2:18)
3. I Know It’s Over (5:49)
4. Never Had No One Ever (3:38)
5. Cemetry Gates (2:41)
6. Bigmouth Strikes Again (3:13)
7. The Boy With The Torn in His Side (3:16)
8. Vicar in a Tutu (2:24)
9. There is a Light That Never Goes Out (4:04)
10. Some Girls Are Bigger Than Others (3:17)
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| Credits Photo : © Guts of Darkness |
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| Credits Photo : © Brixton Academy |
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| Credits Photo : © Far Out Magazine |
Bibliographie : Xsilence, Les InRocks, BBC & Pitchfork
Manu, pour le R.A.S.











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