Sorti un... 07 Juin : "Get Behind Me Satan" des White Stripes (2005, Third Man Records)

Credits Photo : © Rolling Stone Magazine

Il est toujours délicat de se renouveler après un immense succès. En 2003, le raz-de-marée “Elephant” vient à peine de déferler et l’onde de choc créée par “Seven Nation Army” résonne encore dans les oreilles des amateurs de rock du monde entier. Il faut pourtant repartir, oublier ce tube monumental et aller de l’avant. Telle est la délicate gageure à laquelle sont confrontés les ex-époux Jack & Meg White.

Il a suffi d’un riff basique aux 7 notes introductives, d’une voix pleurnicheuse et de quelques notes aiguës aiguisées comme des baïonnettes pour élever les White Stripes, petit duo originaire de « Motor City » (Detroit, Michigan) sentant la sueur et le cambouis, au rang de vedettes interplanétaires. La sortie triomphale de ce garage sombre et enfumé au son brut, sauvage et sans concessions fabriqué à la force du poignet a bouleversé le destin du duo. Pourtant, les White Stripes vont devoir changer de cap, se réinventer et offrir de nouvelles perspectives à leur rock n’ roll.

Credits Photo : © Clash Music

Fonctionnant beaucoup à l’instinct, Jack & Meg White vont jouer le contrepied au moment d’entrer en studio pour enregistrer leur 5ème album. Ils décident d'appliquer de légères variations à leur rock minimaliste mais bruyant afin « d’aérer » leur son et de ne pas sombrer dans une dangereuse routine. Terminé l’ascétisme instrumental, la sécheresse guitare/batterie, le dénuement blues originel. Place aux marimbas, au piano et autres bizarreries à cordes.

Publié le 07 juin 2005, leur 5ème album “Get Behind Me Satan” concrétise pleinement ces aspirations, avec un changement de cap résolument expérimental. En effet, la première chose qui frappe à l'écoute de ce disque, c'est l'introduction de plusieurs instruments inédits. Non seulement l'album regorge d'instruments aussi inattendus que le xylophone, le banjo et les maracas, mais la fidèle guitare de Jack White se fait plus discrète dans la plupart des morceaux, désormais portés par son jeu de piano étonnamment virtuose. De fait, rares sont les titres de cet opus qui se complaisent dans la zone de confort garage rock habituelle des White Stripes. A la place, on découvre d'excellents morceaux pop, soul, folk et même quelques expérimentations noise rock.

Credits Photo : © RTBF

Le 1er single “Blue Orchid” est un excellent choix pour ouvrir l'album. Son accompagnement guitare-batterie est suffisamment familier pour une première écoute en douceur, tandis que les effets additionnels, les touches instrumentales et le falsetto de Jack White ne laissent guère de place au doute : ce ne sont pas les White Stripes que nous connaissons. Suit “The Nurse”, qui est sans doute le morceau le plus expérimental de l’album avec sa combinaison de xylophone, de maracas et d'un piano lointain et puissant.


“My Doorbell” arrive ensuite, et il s’agit sans doute du morceau le plus agréable et le plus entraînant de l'album. Cependant, là où « entraînant » signifiait autrefois l'assaut de guitares frénétiques, comme dans le titre “Fell in Love With a Girl” (sur “White Blood Cells” en 2001 - chroniqué ici), nous avons cette fois à faire à un morceau soul-pop doté d'une belle énergie. Le fredonnement optimiste de Jack White laisse à penser qu'il aurait peut-être secrètement rêvé d'être le sixième membre des Jackson 5. La chanson est un délice innocent et pourtant addictif, et de nombreux fans la considèrent comme leur morceau préféré de l'album.


Cet opus est quasiment exempt de morceaux « de remplissage », même si “Passive Manipulation” nous rappelle en 35 secondes que Meg White ne devrait jamais s'approcher d'un micro. Si des titres comme “Little Ghost”, “Instinct Blues” et “I'm Lonely (But I Ain't That Lonely Yet)” sont d'excellents moments, même s'ils sont un peu moins marquants que ceux mentionnés précédemment, “The Denial Twist” est, comme son nom l'indique, un morceau taillé pour le dancefloor. Une fois de plus, le piano occupe le devant de la scène, conférant à la chanson une énergie communicative et entraînante.

« Les White Stripes ont troussé un très bon album, regorgeant de pépites tout en explorant de nouvelles voies sans se renier »

De son côté, “Take, Take, Take” relate l'un des histoires de culte de la célébrité les plus étranges jamais enregistrées sur album. Jack White y narre l'histoire d'un fan de Rita Hayworth beaucoup trop zélé qui tente de se rapprocher de la star. Le refrain est l'un des passages les plus intenses de ce disque, le titre de la chanson étant hurlé à plusieurs reprises sur un fond de guitare et de piano tonitruants. L’album atteint ses moments les plus sombres avec le titre “Red Rain”, dont le refrain tourmenté est porté par la voix déformée de Jack White, transformée en un cri cauchemardesque.


A l’écoute de ce 5ème effort, il devient évident que, même si la palette sonore des White Stripes s’étoffe, que la couleur musicale s’enrichit, que les instruments se font plus nombreux, que les sons étonnent ou irritent, les White Stripes n’ont pas changé d’un iota. À l'instar des albums précédents, “Get Behind Me Satan” offre un mélange équilibré de ballades douces et de titres plus énergiques. Ce piano si déroutant et ce marimba étrange sont passés à la moulinette de Maître Jack. Fidèle à lui-même, il maltraite ces nouveaux instruments, et s’amuse comme un gosse avec ses joujoux tout neufs. Le piano, omniprésent, et ses touches de clavier espiègles dominent environ la moitié des chansons, leur insufflant une énergie suffisante pour remplacer avantageusement la guitare.

Au final, les White Stripes sortent intelligemment du piège “Elephant”, se réinventant avec finesse, contournant avec habileté les écueils d’un album devenu mythique. Le point fort de ce disque est sans aucun doute la personnalité hors du commun de Jack White. Sur “Get Behind Me Satan”, plus encore que sur les opus précédents, elle domine l'album comme une sorte de statue géante d’un commandeur rock aux couleurs acidulées. Cette présence confère à “Get Behind Me Satan” une dimension épique et propulse enfin The White Stripes hors de cette image de simple groupe de garage rock indépendant pour les hisser au rang de véritables dieux du rock.

“Get Behind Me Satan” des White Stripes, LP 13 titres sorti le 07 juin 2005 chez Third Man Records

Tracklist

1. Blue Orchid (2:37)

2. The Nurse (3:47)

3. My Doorbell (4:01)

4. Forever For Her [Is Over For Me] (3:15)

5. Little Ghost (2:18)

6. The Denial Twist (2:35)

7. White Moon (4:01)

8. Instinct Blues (4:16)

9. Passive Manipulation (0:35)

10. Take, Take, Take (4:22)

11. As Ugly As I Seem (4:09)

12. Red Rain (3:52)

13. I’m Lonely [But I Ain’t That Lonely Yet] (4:19)




Credits Photo : © Rock N' Fool

Credits Photo : © Billboard

Bibliographie : Benzine, The Line of Best Fit & Pitchfork


Manu, pour le R.A.S.


Commentaires

Articles les plus consultés