Sorti un... 20 Juin : "White Pony" de Deftones (2000, Maverick Records)
![]() |
| Credits Photo : © James Minchin |
Pilier de l’industrie alimentaire - notamment fruitière - américaine, la ville de Sacramento est rarement citée parmi les destinations qui font rêver, contrairement à ses voisines californiennes de Los Angeles et San Francisco, qui ont souvent fait figure de « phares », tant du point de vue touristique que culturel. Pourtant, à la fin des années 1990, la capitale de l’Etat de Californie a vu poindre l’une des plus grandes déflagrations musicales des 50 dernières années.
En effet, l’Amérique post-grunge - ou plutôt post-Kurt Cobain - gorgée de névroses adolescentes, de fringues de sport et de sweats à capuche n’avait d’yeux que pour un groupe dont les frustrations existentielles se noient dans les riffs vindicatifs tout au long de ses 2 premiers albums vénéneux, “Adrenaline” en 1995 & “Around The Fur” en 1997. Son nom : Deftones.
![]() |
| Credits Photo : © Louder Sound |
Si l'avènement de Korn a amené à la naissance du mouvement nu metal et que Limp Bizkit a fait danser les foules rebelles et blasées, Deftones surprend, détonne et se démarque au sein de ce courant musical naissant. Tandis que l’industrie cherche le nouveau Nirvana, Deftones refuse la facilité. Son leader charismatique et ténébreux, Chino Moreno, traîne ses démons et sa poésie hip-hop dans un univers à la fois lascif et furieux, et avec ses acolytes - le massif Stephen Carpenter à la guitare, le métronome Abe Cunningham à la batterie, Frank Delgado aux platines, ainsi que le discret mais déterminant Chi Cheng à la basse - voit poindre le défi d’un 3ème album avec la ferme volonté d'imprimer leur signature. C’est dans ce contexte où le nu metal - appelé également « rap metal » - commence son OPA sur les charts du monde entier que Deftones publiera le 20 juin 2000 une œuvre qui va radicalement bouleverser sa carrière : “White Pony”.
![]() |
| Credits Photo : © Manuwino |
Sortant des sentiers battus du mouvement nu metal, Deftones a choisi de rester fidèle à ses influences et à son désir de s'imposer comme un groupe capable de transcender - et de transgresser - les frontières musicales. Si la version actuelle de l’album comporte “Back To School (Mini Maggit)”, morceau nu metal pur et dur, comme ouverture, le disque originel s’ouvrait sur “Feiticeira”, titre inquiétant, inspiré et mature, mariage parfait d’une rythmique carrée entremêlée de parties de guitares moins métalliques qu’à l’accoutumée avec un chant à la limite de la complainte. “Back To School (Mini Maggit)” fut réintégré par la suite, la maison de disques étant à la recherche de singles percutants pour alimenter la légende des Deftones. Le fait de retrouver le refrain de ce titre dans le dernier morceau de l'album, “Pink Maggit”, nous donne l'impression que cette mélodie sert de fil conducteur tout au long de ce disque.
Le point fort de cet album réside dans la capacité des 5 musiciens à créer une atmosphère si prenante que la simplicité de la musique importe peu. Chaque morceau recèle juste ce qu'il faut de puissance et d'émotion. L'atmosphère y joue un rôle primordial, et les paroles sont également très profondes, même si cela ne paraît pas évident au premier abord. Par exemple, les textes de l’excellente et grisante “Knife Prty” - qui traite de la drogue et sur laquelle les chœurs féminins inquiétants et la voix remarquable de Chino excellent, de même que les guitares qui sont d'une fluidité et d'une douceur exceptionnelles, apportant une dimension supplémentaire au morceau - collent parfaitement à l'atmosphère planante de la chanson. Quant à la très planante “Digital Bath”, elle aurait été écrite après un rêve de Chino Moreno, dans lequel il faisait entrer une fille dans son bain puis l'électrocutait avec un appareil électrique. Étrange… A ce stade, difficile de ne pas évoquer la drogue… car elle est omniprésente dans ce disque, jusqu'à son titre. Car si « White Pony » est un nom d’une grande originalité, il fait clairement référence à la cocaïne et l'album est truffé de références à la drogue.
Ce qui frappe à l’écoute de ce disque, c’est que chaque morceau est essentiel à l'atmosphère de l'album. Tandis que “Korea” est la chanson la plus brutale avec ses riffs particulièrement puissants, sa batterie martelée et le hurleur Chino Moreno en chef de meute, des titres comme “Change (in The House)” et le gigantesque et envoûtant “Passenger”, co-écrit et chanté avec le leader de Tool et A Perfect Circle Maynard James Keenan, nous transportent littéralement entre douce violence et accalmies planantes. Notre voyage s'achève ensuite avec “Pink Maggit”, morceau final qui apporte une belle conclusion et une sensation d'absolution. L'atmosphère s'installe progressivement, les instruments restent discrets, créant une ambiance idéale, pour s’achever avec une multitude d'effets. Ces 7 minutes et 33 secondes de progression pure procurent à l’auditeur comblé un sentiment d’adieu intense et de béatitude.
Mais si “White Pony” fait figure d’album de référence, il le doit aussi au talent de ses musiciens car Chi Cheng, Stephen Carpenter et Abe Cunningham contribuent fortement à la surprenante évolution musicale. Ils distillent tout au long de l’album, des plages instrumentales brutes, directes et sans fioritures, des mélodies de guitare luxuriantes et des riffs puissants soutenus par une rythmique implacable et complexe, la voix grave et lancinante de Chino Moreno et le travail d’orfèvre de Frank Delgado derrière les platines.
Considéré comme le précurseur d'un genre condamné à mourir de par son enlisement, Deftones a su se réorienter et créer un OVNI dont l’impact n’a pas fini de se répercuter sur les générations musicales à venir. Ce disque sonne comme une expérience de beauté contemplative, Deftones abandonnant l’angoisse adolescente et les riffs de guitare lourds pour produire une musique riche et apaisée, qui lui ouvrira la voie de la production audiovisuelle et cinématographique, qui s’emparera de son répertoire pour dynamiser ses B.O. (“La Reine des Damnés”, “The Raid”, “Dexter”...).
A l’aube d’un 3ème millénaire où l'expérimentation est en vogue et où le paysage musical pousse à l'éclectisme, Deftones nous livre bien plus qu’un simple manifeste de nu metal. Album pivot, tour de force d’un groupe refusant de suivre la meute, ce disque aussi insaisissable que son titre a laissé, à travers ce classique ultime, une traînée de poudre explosive, une déclaration de guerre contre l’uniformisation du rock américain. Avec “White Pony”, le détonateur était amorcé. Plus de 25 ans après, la déflagration n’a pas fini de faire trembler le microcosme musical…
Tracklist :
1. Back To School [Mini Maggit] (3:57)
2. Feiticeira (3:09)
3. Digital Bath (4:15)
4. Elite (4:01)
5. Rx Queen (4:28)
6. Street Carp (2:41)
7. Teenager (3:20)
8. Knife Prty (4:49)
9. Korea (3:23)
10. Passenger (6:08)
11. Change [In The House of Flies] (4:59)
12. Pink Maggit (7:33)
![]() |
| Credits Photo : © Goute Mes Disques |
![]() |
| Chino Moreno, Hellfest 2018 - Credits Photo : © Chazo |
![]() |
| Stephen Carpenter, Zenith Paris 2013 - Credits Photo : © Manuwino |
Bibliographie : Les Éternels, Metal Zone & Pitchfork
Manu, pour le R.A.S.










Commentaires
Enregistrer un commentaire