Sorti un... 12 août : "A Weird Exits" de Thee Oh Sees (2016, Castle Face Records)

Credits Photo : @ Aidan Wyldbore

Depuis leurs débuts en 1997, peu d’éléments sont restés immuables chez Thee Oh Sees, si ce n'est leur son inclassable, la présence de la figure emblématique du garage rock américain John Dwyer et ce besoin incessant d’évolution, d’exploration. Malgré les changements fréquents de line up et les variations de nom (Thee Oh Sees, The Oh Sees, Oh Sees, Osees, ORC…) au fil de leur discographie, leur musique - mélange percutant et audacieux de rock psychédélique, de garage et de rock progressif - n’a jamais rien eu de conventionnelle. John Dwyer y filtre ses obsessions musicales à travers la matrice psych-rock sombre et inquiétante du groupe.

Une certaine inquiétude fébrile imprègne également toutes les réalisations de John Dwyer, que ce soit avec Thee Oh Sees, en solo sous le nom de Damaged Bug ou via son propre label, Castle Face, toujours fidèle à une esthétique décalée et audacieuse. Ce qui est remarquable avec le Californien, c’est que bien qu’il utilise le travail du groupe comme une sorte de laboratoire foisonnant de ses délires musicaux, Thee Oh Sees parvient à rester fidèle à son esthétique tout en se renouvelant, naviguant entre les genres pour mieux les déformer, passant de la pop « bubblegum » de “Castlemania” en 2011 aux accents metal de “Floating Coffin” en 2013. Pour leur 17ème effort, leur frénésie se déploie cette fois avec 2 batteurs aux commandes, leur marque de fabrique depuis.

Credits Photo : @ Silent Radio

Avec cet opus intitulé “A Weird Exits” et publié le 12 août 2016, Thee Oh Sees manifeste une volonté de s'éloigner de ses racines garage-punk et psych-pop des années 1960 pour explorer des sphères plus cosmiques. Et le plus fort c’est que le groupe réussit ce tour de force avec plus de brio que jamais : John Dwyer entraîne la formation vers des rythmiques dance pulsées et vers le krautrock, tout en explorant la richesse et le grain brut du potentiel rythmique offert par la nouvelle configuration à 2 batteurs.

Cette évolution s’illustre parfaitement sur le 3ème titre “Jammed Entrance”, un morceau instrumental redoutable qui démarre dans un tourbillon d’électronique, évoquant le chaos désarticulé de “Tomorrow Never Knows” avec ses boucles inversées et ses sons distordus, avant de basculer dans une jam rythmique portée par une batterie aux sonorités spatiales, des synthétiseurs vacillants et une mélodie ondoyante. L’ensemble est intense, sans pour autant susciter l’oppression claustrophobique caractéristique des expériences habituelles avec Thee Oh Sees.


“A Weird Exits” fait preuve d’une immédiateté et d’une cohérence qui faisaient légèrement défaut à l’album précédent, “Mutilator Defeated At Last” (chroniqué ici). Plus encore, l’album dégage une légèreté surprenante : si le son reste tout aussi malicieux et acéré, l’espace sonore s’ouvre davantage, comme si un voile avait été levé. Ainsi, des titres comme “Unwrap The Fiend Part 2”, aux accents funk façon Brian Eno, et “Crawl Out From The Fall Out” s’écartent du répertoire habituel du groupe. Ce dernier morceau frôle presque l’orchestral tout en restant ancré dans une rythmique sinueuse. Cela découle des goûts musicaux de John Dwyer, de plus en plus axés sur le rythme, ainsi que de la nouvelle configuration du groupe incluant 2 percussionnistes, Ryan Moutinho et Dan Rincon. Ce duo a ouvert une nouvelle voie, apportant une touche de James Brown, voire d'Ornette Coleman, à leurs prestations.

Credits Photo : @ Michelle Shiers

Fidèle à l’ADN profond de Thee Oh Sees, ce disque regorge toujours de morceaux percutants et agressifs, bien que ceux-ci soient concentrés dans la première moitié de la tracklist. On y trouve des titres garage rock saturés et démoniaques, tels que le sauvage “Gelatinous Cube”, avec sa guitare au son brûlant et un John Dwyer à la voix plus sinistre que jamais, ou le single “Plastic Plant”, tendu et déjanté, qui enchaîne les ruptures de rythme et les fioritures architecturales typiques des Oh Sees, tout en voyant les 2 batteurs rivaliser d'intensité avec les guitares.


Les 2 premiers morceaux de l'album illustrent le swing et la puissance prodigieux du groupe : ils démarrent en trombe, à l’instar de l’énergie bondissante des percussions sur “Dead Man’s Gun”, un titre thrash fluide où John Dwyer pousse des cris de joie avant chaque solo de guitare dissonant. “Ticklish Warrior” est un morceau aux accents grunge, porté par un groove en spirale et un solo de guitare grondant qui surgit tel une tondeuse à gazon pour s’éteindre comme une corne de brume.

« Un rock hybride malicieux… qui tantôt vous écrase, tantôt vous hypnotise par son atmosphère éthérée et mystérieuse »

Bien que l’album ne compte que 2 instrumentaux, “Jammed Entrance” et “Unwrap The Fiend Part 2”, les paroles passent au second plan par rapport à la voix de Dwyer tout au long du disque. Vient ensuite “Crawl Out From The Fall Out”, le morceau le plus long et le plus inattendu de l'album. Véritable curiosité du répertoire, il s'ouvre sur le cliquetis léger des cymbales avant qu’un instrument évoquant le hautbois ne fasse avancer le morceau avec régularité et une certaine inquiétude. C'est une pièce qui évoque davantage un orchestre de chambre qu'un groupe de garage rock. Elle se déploie sur 8 minutes tout en douceur, portée par une voix cristalline et une mélodie qui semble empruntée à la bande originale des “Chariots de Feu”. La 2nde moitié de l’album, plus sombre, s’achève sur le majestueux “The Axis”, une vague de noise saccadé ancrée dans une sonorité d’orgue dense et charnue. On croirait presque entendre Fleetwood Mac. John Dwyer y adopte un chant d’une emphase inhabituelle tout en assénant des notes aux accents blues, jusqu’à ce que le morceau tout entier s’effondre dans un joyeux mur de saturation fuzz et d’explosions.


Bien que ce disque ne compte que 8 titres, Thee Oh Sees exploite chaque instant avec la distorsion et les riffs de guitare tentaculaires qui font sa marque de fabrique. La section rythmique à 3 musiciens crée une collision encore plus saisissante entre bruit, puissance et rythmes dynamiques et bruyants, flirtant avec le sludge tout en sachant basculer vers des ambiances spatiales et planantes.

Fidèle à sa réputation de stakhanoviste, John Dwyer livre ici un rock hybride malicieux, aussi attractif qu’étrange, mêlant lo-fi, garage et psychédélisme, unique en son genre, qui tantôt vous écrase, tantôt vous hypnotise par son atmosphère éthérée et mystérieuse. Même s’il n’opère aucun changement radical, continuant d’insuffler à sa musique ses fantasmes krautrock, et ne déconstruit pas l’identité du groupe, “A Weird Exits” fait figure de passerelle dans la discographie de Thee Oh Sees et consolide la légende du guide suprême du garage américain.


“A Weird Exits” de Thee Oh Sees, LP 8 titres sorti le 12 août 2016 chez Castle Face Records

Tracklist

1. Dead Man’s Gun (3:28)

2. Ticklish Warrior (3:06)

3. Jammed Entrance (5:21)

4. Plastic Plant (5:39)

5. Gelatinous Cube (3:27)

6. Unwrap The Fiend Pt. 2 (4:27)

7. Crawl Out From The Fall Out (7:50)

8. The Axis (6:11)




Credits Photo : @ Benzine Mag

Credits Photo : @ Florent Mayolet

Credits Photo : @ Thomas Girard


Bibliographie : Under The Radar, Exit Musik & NME


Manu, pour le R.A.S.

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