Sorti un... 1er Juin : "Bleach" de Nirvana (1989, Sub Pop Records)

Credits Photo : © Sub Pop Records

Le 1er juin 1989, un petit label indépendant de Seattle, Sub Pop Records, lâche dans la nature un disque abrasif, bruyant et sale, “Bleach”, premier album d’un groupe encore inconnu : Nirvana. S’il y a bien une qualité que l’on peut attribuer à un 1er album sans prendre le risque de se tromper, c’est qu’il s’en dégage souvent quelque chose de particulier, une sorte d’essence brute qu’on ne retrouve que très rarement par la suite. “Bleach” est de ceux-là.

Maladroit et fougueux, Nirvana propose, au travers de ces 13 titres, une musique dont le style est complexe à déterminer. Il se situe quelque part entre le punk, la pop, le rock, voire le métal. Il paraît que l’on appellera ça du « grunge ». À l’époque, personne n’imagine que ce groupe encore anonyme va, 2 ans plus tard, renverser la planète rock. Mais tout est déjà là, sous la crasse : la colère, l’urgence et l’instinct mélodique de Kurt Cobain. Un cri venu du fin fond du nord-ouest américain, devenu culte malgré lui.

Credits Photo : © Ian Tilton

Nirvana, c’est d’abord un trio paumé dans l’underground de Seattle : le chanteur/guitariste Kurt Cobain, le bassiste Krist Novoselic et le batteur Chad Channing. Avec un budget dérisoire de 606,17 $ prêté par leur ami, Jason Everman (à gauche sur la photo ci-dessus) - qui sera même crédité sur la pochette… sans jouer une seule note - le trio entre en studio avec Jack Endino, producteur attitré de la scène grunge.

Malhabile mais plein d’énergie, le trio a la particularité de proposer une musique qui transpire la « vraie vie », colérique et sincère à la fois. L’objectif est clair : faire du sale, du lourd, du pur grunge. Résultat : un disque brut, viscéral, où les guitares bavent et la voix râpe. Essentiellement structuré par un son de guitare sursaturée et une basse ronflante, presque boueuse par moment, “Bleach” tient son nom d’une publicité pour le moins douteuse, dans laquelle on conseille aux toxicomanes de « nettoyer leurs seringues à l’eau de javel avant de les prêter ».

Credits Photo : © Classic Album Sundays

Contrairement à la plupart des groupes de rock qui ont marqué l'histoire de la musique, l'impact de Nirvana ne fut pas immédiat. À sa sortie, “Bleach” connut un succès modeste dans le milieu du rock indépendant avec 40 000 exemplaires vendus. Il faudra attendre la déflagration mondiale provoquée par “Nevermind” 2 ans plus tard pour que le public s’intéresse réellement à ce disque.

« “Bleach”, une naissance dans la crasse... et la beauté de l’imperfection »

De ce fait, “Bleach” s'apprécie aujourd'hui mieux comme la captation instantanée d'une époque et d'un lieu précis, d'une scène de Seattle en pleine effervescence avant même qu'elle ne devienne un sujet d’attention médiatique. Ce 1er opus ne suit pas de feedback précis, ce qui permet aux musiciens de s’exprimer pleinement. S’ouvrant sur la ligne de basse bourdonnante et la tension prête à exploser de “Blew”, cet album est un concentré de désespoir et de rage compressé dans une production lo-fi. Vient ensuite le son abrasif et primal de “Floyd The Barber”, aussi grinçant que glauque, dans un chaos maîtrisé et distordu de guitares et de batterie lourde.


Au milieu de ce chaos, une pépite détonne : “About a Girl”, morceau étonnamment pop et mélodique. Une anomalie lumineuse dans un album sombre, qui annonce déjà les refrains entêtants de “Nevermind”. On revient ensuite à une ambiance plus rock sur le morceau suivant, “School”, dont le solo minimaliste mais implacable renforce l’aspect brut de la musique de Nirvana. A mi-chemin, on constate plus que jamais que “Bleach” n’a pas de ligne directrice, mais que ce fouillis sonore possède une sorte de marque, d’empreinte, que toutes les influences finissent par former une identité propre au grunge de Seattle.


Si la reprise de “Love Buzz” du groupe néerlandais Shocking Blue nous surprend, et fut en son temps le 1er single officiel de Nirvana, le thrash crasseux et cynique de “Negative Creep” nous dévoile ensuite encore une autre facette de Nirvana, avec son riff puissant et frénétique surplombé par les vocaux hystériques d’un chanteur à la voix mal assurée. Là encore, le côté sincère sublime le tout. Et “Swap Meet” suivra peu ou proue le même chemin avec des textes légers même si complètement incohérents. Il est d’ailleurs à noter que Kurt Cobain a signé seul la majorité des paroles, n’hésitant pas à dévoiler son opinion sur des sujets tels que l’éducation (sur “School”), sur le machisme du milieu rock (dans “Mr Moustache”) et l'impact d’un divorce sur les enfants (dans l'autobiographique “Scoof”).


S’il est sans doute le moins connu et le plus sous-estimé des albums de Nirvana, “Bleach” a le mérite, malgré toutes ses imperfections et la simplicité de son contenu, d’être spontané. Avec le recul, “Bleach” est plus qu’un simple brouillon. C’est un manifeste sonore, un acte de naissance chaotique, la bande-son d’une scène qui allait bientôt exploser. C’est brut, agressif, primitif, d'une violence extrême et parfois même psychotique dans ses paroles. L’album grunge le plus pur et le plus jouissif de 1989.

Près de 40 ans après, “Bleach” reste un album culte. Pas pour son esprit torturé, sa technique rudimentaire ou ses ventes initiales, mais pour ce qu’il incarne : la rage brute d’un jeune groupe à l’aube de sa révolution. Un disque qui transpire l’authenticité, l’angoisse et l’énergie d’une génération paumée. Si “Nevermind” a fait de Nirvana une légende éternelle, “Bleach” en a été la matrice. Le début d’une histoire qui allait changer le rock à tout jamais...

“Bleach” de Nirvana, LP 13 titres sorti le 1er juin 1989 chez Sub Pop Records

Tracklist :

1. Blew (2;54)

2. Floyd The Barber (2:18)

3. About a Girl (2:48)

4. School (2:42)

5. Love Buzz (3:35)

6. Paper Cuts (4:06)

7. Negative Creep (2:55)

8. Scoff (4:10)

9. Swap Meet (3:03)

10. Mr. Moustache (3:23)

11. Sifting (5:22)

12. Big Cheese (3:42)

13. Downer (1:43)




Credits Photo : © Classic Album Sundays

Credits Photo : © David Ackerman

Credits Photo : © Gigs Lutz

Bibliographie : Kerrang, Indiepoprock & Radio France


Manu, pour le R.A.S.

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