Sorti un... 14 Février : "Let England Shake" de PJ Harvey (2011, Island Records)

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L’année 2011 semble aujourd'hui une époque presque lointaine, un fragment d'histoire figé dans les décombres de la crise économique, l'euphorie Outre Manche du mariage de Kate et William, les soulèvements du Printemps arabe et une Europe terrassée par l'austérité. Dans ce climat de repli social et de bouleversements géopolitiques, PJ Harvey, musicienne britannique originaire du Dorset, a décidé de ne plus se regarder dans le miroir, mais de regarder par la fenêtre et de mettre ce qu’elle voit dans sa musique.

Le résultat de ses observations se nomme “Let England Shake”, et la scène musicale internationale a immédiatement compris que le paradigme avait changé. Fini le temps du blues viscéral de “Dry” ou du punk abrasif de “Rid of Me”... Place à une enquête historique menée avec la précision d'un chirurgien et la grâce d'un fantôme. Quinze ans plus tard, l'impact de cette œuvre reste intact et d'une force prophétique intacte.

Credits Photo : © Rolling Stone

D’abord parce que “Let England Shake” est un album au sens premier du terme, un disque qui s’articule autour d’une idée centrale, d’une vision, à savoir évoquer le rapport que chacun entretient à son pays dans une période aussi troublée que la nôtre, évoquer ce qui nous y attache ou nous en éloigne. Ensuite, parce que la réussite de cet album tient dans la volonté de PJ Harvey d’aller de l’avant sans laisser de côté les acquis de ses disques précédents. Ainsi, l’ambiance générale est lumineuse, claire, variée, là où “White Chalk” - en 2007 - était un disque recueilli et grave.

Pour saisir pleinement la texture sonore de “Let England Shake”, il faut imaginer un lieu hors du temps : non pas un studio londonien classique, plus ou moins clinquant, mais plutôt St Peter’s Church, une petite église du XIXème siècle perchée sur les falaises du Dorset, battue par les vents de la Manche et entourée d’arbres courbés par l’air marin. Polly Jean a choisi cet espace pour sa « résonance » : le son de l’album ne rappelle pas mais est, littéralement, l’air et les pierres de ce lieu.

St Peter's Church à Eype, Dorset, UK - Credits Photo : © Dorset Echo

Le changement majeur sur ce disque vient de l’abandon de la guitare électrique comme élément central. À sa place, l’autoharpe - instrument à cordes pincées presque oublié, variation nord-américaine de la cithare autrichienne - fait son apparition. Trois modèles différents ont été utilisés pour l’enregistrement, en modifiant toutefois l’accordage en tonalités mineures pour obtenir un son à la fois orchestral et délicat. Aux côtés de PJ Harvey, ses collaborateurs de longue date, John Parish et Mick Harvey - connu pour avoir fondé dans une vie antérieure le cultissime groupe Nick Cave & The Bad Seeds - ont superposé un arsenal sonore varié, évoquant une « fanfare militaire fantôme », selon les propres mots de son producteur Flood.

Par ailleurs, la mue vocale entamée sur “White Chalk” se poursuit sur cet effort. Légère sur la piste-titre “Let England Shake”, mutine, enfantine puis limpide sur “England”, la voix impressionne par sa montée dans les aigus sur le magnifique “On Battleship Hill”. Cette métamorphose vocale - avec un falsetto quasi-systématique - détache PJ Harvey de son identité terrestre : en un sens, ce n'est pas elle qui souffre, mais la terre elle-même. L'album déconstruit impitoyablement le mythe national anglais, utilisant des métaphores historiques telles que le massacre de Gallipoli de 1915 pour évoquer les interventions en Irak et en Afghanistan.


Les textes, fruits d'un travail de recherche documentaire, élèvent la chanson au rang d'analyse anthropologique. Mais en prenant près de 2 ans pour des travaux de recherche avant d’enregistrer ce disque (lecture de lettres de soldats, de recueils écrits par des poètes de guerre, étude des chants folkloriques…), la Britannique parvient également à créer une mosaïque sonore qui fait d’elle une observatrice spectrale, une témoin des siècles.

« Une fresque bouillonnante, expressionniste et pop… Un moment charnière entre le rock confessionnel des années 1990 et la haute culture »

En 2011, l'Angleterre était en proie à une schizophrénie émotionnelle : parades de soft power pour les Jeux olympiques, émeutes d'août, scandale des écoutes téléphoniques... “Let England Shake” sonnait comme un avertissement pour une nation épuisée et économiquement fragilisée, en quête de réconciliation avec son passé colonial et de guerre. Malgré ses thèmes sensibles - mort violente, nationalisme exacerbé, déclin impérial - l'album a connu un succès retentissant : Polly Jean est ainsi devenue la seule artiste à remporter un second Mercury Prize, confirmant son statut d'intellectuelle engagée de haut rang.


Comme un Graal dans sa carrière, l’artiste britannique nous a appris  avec ce disque que la métamorphose transcende les stéréotypes de genre, déconstruisant l'étiquette de « rock féminin ». Réécouter “The Words That Maketh Murder” ou la piste-titre en 2026, c'est s'immerger dans une expérience qui dépasse le simple divertissement : un moment charnière entre le rock confessionnel des années 1990 et la haute culture, où l’équilibre est parfait entre des compositions audacieuses et sophistiquées et des moments plus directs, comme le parfaitement maîtrisé “In The Dark Places”.


Quatre ans après le fantomatique “White Chalk”, PJ Harvey a composé une fresque bouillonnante, expressionniste et pop sur la guerre, mais surtout sur la persistance de la violence humaine et la beauté qui résonne au milieu des ruines. “Let England Shake” est donc un disque politique, rageur, sans concession sur l’état du monde, mais aussi étonnamment poétique, nerveux et bluffant de bout en bout. Nous aurions préféré conclure en indiquant que 15 ans plus tard, cet album n'est plus d’actualité, mais ce n'est hélas pas le cas. Un accomplissement dont Polly Jean se serait peut-être passé… mais le propre d’un chef d’oeuvre comme “Let England Shake”, c’est d’être intemporel.

“Let England Shake” de PJ Harvey, LP 12 titres sorti le 14 février 2011 chez Island Records

Tracklist :

1. Let England Shake (3:09)

2. The Last Living Rose (2:21)

3. The Glorious Land (3:34)

4. The Words That Maketh Murder (3:45)

5. All And Everyone (5:39)

6. On Battleship Hills (4:07)

7. England (3:11)

8. In The Dark Places (2:59)

9. Bitter Branches (2:29)

10. Hanging In The Wire (2:42)

11. Written On The Forehead (3:39)

12. The Colour Of The Heart (2:33)




Credits Photo : © Dorset Echo

Bibliographie : Music Attitude, Indie Pop Rock & Les Inrocks

Manu, pour le R.A.S.


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