Sorti un... 19 Mars : "Songs of Love And Hate" de Leonard Cohen (1971, Columbia Records)

Credits Photo : © Far Out Magazine

Avant de se consacrer à la musique, le canadien Leonard Cohen était poète et romancier. Dans les années 1950, il a tenté sa chance dans l’écriture et la vente de chansons, mais sans succès. Des paroles magnifiques, poétiques et surtout mélancoliques ne font pas d'un artiste une star. Et si ses textes sont étonnants, c'est sa voix qui rend son 3ème album publié il y a 55 ans, le 19 mars 1971, “Songs of Love And Hate”, et en réalité toute son œuvre, si exceptionnelle.

Sa voix est comparable à celle de Lou Reed par sa monotonie et son manque de mélodie, mais la différence entre l’ancien leader du Velvet Underground et lui réside dans le fait que Reed sonne sans passion et avec une froideur excessive. Et cela fonctionne indéniablement pour Reed, même si on ignore toujours s'il est sincère ou s'il s'agit d'une posture ironique. Leonard Cohen, en revanche, paraît toujours sincère, probablement parce qu'il a souvent l'air un peu ivre. Le titre “Diamonds in The Mine”, contenu dans cet effort, en est le parfait exemple.

Credits Photo : © Getty Images

À ma grande honte, je n’ai découvert ce “Songs of Love And Hate” que tardivement, peu avant l’annonce de son décès, et cela constitue ma première véritable rencontre avec Leonard Cohen, dont je n’avais jusque-là que « survolé » la discographie. L'album est aussi intense émotionnellement que je l'imaginais, et pourtant d'une douceur surprenante. Les chansons, portées par des guitares acoustiques, racontent avec passion des histoires d'amour et de haine, en convoquant des figures historiques et religieuses telles que Jeanne d'Arc ou Abel et Caïn.

« L’oeuvre au noir de Leonard Cohen… qui se distingue par l'élégance inébranlable d'un travail d’orfèvre »

Ce disque fait preuve d'une honnêteté brutale qui, bien que déroutante au premier abord, nous rappelle que la noirceur peut aussi être source de beauté. Il exhale une sagesse qui ne peut naître que d'une expérience humaine. Son humour grinçant ne fait que souligner la profondeur de la lutte intérieure et nous rappelle qu’il existe toujours une lueur d'espoir dans les ténèbres.


La voix de baryton du canadien est l'une des plus captivantes que j'aie jamais entendues. S'il y a une chose que Leonard Cohen nous apprend, c'est que le bonheur est totalement surestimé. Le morceau d'ouverture, “Avalanche”, l’illustre parfaitement et est une récitation saisissante d'un poème écrit avant l'album, chantée avec des intonations si sinistres qu'elle vous hypnotise et vous plonge dans un profond désespoir. En outre, l’album regorge de moments tout aussi évocateurs, et, même si l'écriture de Cohen est émouvante et riche en références, jouant sur les contrastes et racontant des histoires saisissantes, la virtuosité des musiciens est tout simplement étincelante. Ainsi, “Famous Blue Raincoat” brosse un tableau délicat et sentimental, les chœurs vibrant au-dessus de subtiles vagues de cordes. Ce morceau illustre parfaitement la douce mélancolie qui imprègne l’album. Quant à “Joan of Arc” et ses allers-retours entre guitare solo et chœurs, Leonard Cohen se révèle être un véritable maître des émotions.


Les arrangements de ce disque sont soigneusement dosés pour que rien ne vienne distraire l’auditeur de cette poésie mise en musique. Parfois, les moments musicaux les plus puissants sont les plus subtils. Bien que ce disque puisse parfois sembler monotone à certains aux regards des productions précédentes, il se dégage de cette œuvre une mélancolie introspective tout simplement inégalée dans la musique contemporaine.

Credits Photo : © Tunnel.ru

Il semble que cet album ne soit pas considéré comme un opus majeur de la discographie du canadien. Leonard Cohen lui-même l'a qualifié de « gadget » et d'« expérience ratée ». Pourtant, “Songs of Love And Hate” m'a davantage séduit que tout album - ou presque - sorti à la même époque. Une personne et une guitare… Une combinaison d’une simplicité et d’une beauté intemporelles. Du moins, lorsque c’est réussi, et “Songs of Love and Hate” l’est assurément. C'est l'un des albums les plus puissants et les plus apaisants que j'aie jamais entendus, au même titre que les premiers albums de Nick Cave.

Jamais aussi simple qu’il n’y paraît, ce disque est indéniablement intemporel, tendre, magistral et empreint de sagesse. Des paroles à l'instrumentation en passant par la production de Bob Johnston, “Songs of Love And Hate” est l’oeuvre au noir de Leonard Cohen, un choc initiatique à l’aube des années 1970, et se distingue par l'élégance inébranlable d'un travail d’orfèvre. Derrière le vernis brut et poétique de Cohen se cache une grande profondeur. C'est un pur bonheur à écouter. Un bonheur triste, amer, solennel, empreint de regret, de mélancolie et de désespoir.

“Songs of Love And Hate” de Leonard Cohen, LP 8 titres sorti le 19 mars 1971 chez Columbia Records

Tracklist :

1. Avalanche (5:07)

2. Last Year’s Man (6:02)

3. Dress Rehearsal Rag (6:12)

4. Diamonds in The Mine (3:52)

5. Love Calls You By Your Name (5:44)

6. Famous Blue Raincoat (5:15)

7. Sing Another Song, Boys (6:17)

8. Joan of Arc (6:29)




Credits Photo : © Getty Images

Bibliographie : Site Internet de Leonard Cohen, Pitchfork & Télérama


Manu, pour le R.A.S.

Commentaires

Articles les plus consultés