Sorti un... 13 Mars : "Aux Armes et Caetera" de Serge Gainsbourg (1979, Mercury Music)

Credits Photo : © Jean-Jacques Bernier

Il y a des disques dont on met des mois, voire des années, à saisir toutes les subtilités. “Aux Armes et Cætera”, que Serge Gainsbourg enregistra en à peine 2 semaines à Kingston en Jamaïque, juste après le succès du single “Sea, Sex And Sun” (qui figure sur la bande originale du film “Les Bronzés”), fait partie de ceux-là.

A sa sortie, le 13 mars 1979, seuls les éclats médiatiques d’une Marseillaise blasphématoire parviennent aux oreilles du grand public, sans que la majorité en saisisse toute la portée politique. La redécouverte du disque des années plus tard agira comme un révélateur. Aussi bien pour l’œuvre complète de Gainsbourg que pour un style musical qui jusque-là peinait à rivaliser avec la pop, la new wave ou le rock écoutés en boucle. Trop en décalage avec la scène anglo-saxonne des années 1980 sans doute. Il y avait bien eu les albums de The Police et leurs irrésistibles tourneries reggae. Mais rien de comparable avec les basses et les percussions poussées à fond de “Lola Rastaquouère” ou “Javanaise Remake” pour ouvrir le public à toutes les richesses mélodiques et soniques du reggae.

Credits Photo : © Keystone France

En 1979, la carrière de Serge Gainsbourg est dans le creux de la vague. Il est devenu davantage le compagnon de Jane Birkin que « Gainsbarre », la star sulfureuse dont la présence éthylique fera trembler certains plateaux télé durant la décennie suivante. L’homme à la tête de chou sort d’une période qui l’a vu produire plusieurs albums concepts salués par la critique - de “Melody Nelson” en 1971 à “L’Homme à la Tête de Chou” en 1976 - mais globalement boudés par le public.

Finalement, l’histoire des années 1960 se répète et l’artiste va amorcer le même virage commercial : les sixties l’avaient converti à la musique pop, 1979 sera l’année reggae, mais aussi l’année du grand retour : comme Gainsbourg ne fait pas les choses à moitié, tout le disque est enregistré dans la Mecque du reggae, à Kingston, et notre gloire nationale s’offre le luxe d’une collaboration avec les mythiques Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, ainsi qu’avec les choristes de Bob Marley, les formidables I-Three.

Credits Photo : © Tony Frank


Cette épopée dans les Caraïbes, c'est son directeur artistique Philippe Lerichomme, qui en a l'illumination lors d’une nuit au Rose Bonbon, la boîte à la mode des grands boulevards parisiens. Écoutant le DJ compiler les genres et faire se déhancher les fêtards au son de Bob Marley, il s'imagine conduire Gainsbourg à Kingston pour métisser encore sa musique et enregistrer un album reggae. Un reggae à la sauce Gainsbourg ? Bon sang mais c’est bien sûr ! C’est pile dans l'air du temps. Bob Marley est à son zénith, The Clash reprend “Police And Thieves” de Junior Murvin, et Mick Jagger enregistre avec Peter Tosh. Bref, il en est sûr : c’est LA bonne idée.

Gainsbourg, qui s'est déjà vaguement essayé au genre avec “Marilou Reggae”, est plus que partant. Pour lui, le reggae est la musique frondeuse de l'époque et il gravera ainsi sa version légendaire de “La Marseillaise”. Il ne sait pas comment il sera reçu et ignore qu’il a tout pour plaire à une Jamaïque férue de groove salace. Tout va très vite. En à peine plus d’une semaine, tout est dit. “Aux Armes et Cætera” devient, sur le vif, l’un des chefs- d'œuvre de Kingston, gravé par ce drôle de citoyen qui ne fait que passer.


Si la polémique née de son énorme reprise de la Marseillaise constitue le geste dadaïste par excellence, elle est surtout un magnifique coup publicitaire. Avec cette chanson “Aux Armes et Caetera”, le grand Serge parvient à restaurer la dimension subversive originelle de ce chant patriotique. Si cette bombe musicale a malheureusement un peu éclipsé le reste de l’album, on ne peut que constater à la réécoute que l’écriture de Gainsbourg fait mouche à plusieurs reprises. La grande intelligence de l’artiste est d’avoir infléchi son écriture pour la rendre compatible avec un genre musical.


Et même si quelques facilités viennent assombrir la perception de l’ensemble, “Aux Armes et Caetera” est une réussite indéniable qui, au-delà du scandale de sa chanson titre, permet véritablement à l’homme à la tête de chou de se relancer. On y retrouve les obsessions de Gainsbourg, entre érotisme sulfureux et auto-dénigration élégante, avec la plume acerbe d’Oscar Wilde. Avec ce disque, le phénix Gainsbourg renaît de ses cendres, à l’orée des années 1980. Sur fond de scandale national, Gainsbourg se paie le luxe de produire ce qui est sans doute le meilleur album de reggae enregistré par un non-Jamaïcain, mais surtout un énorme succès qui le remet sur orbite, tout en fascinant les puristes.


“Aux Armes et Caetera” de Serge Gainsbourg, LP 12 titres sorti le 13 mars 1979 chez Mercury Music

Tracklist :

1. Javanaise Remake (3:09)

2. Aux Armes et Caetera (3:07)

3. Les Locataires (2:10)

4. Des Laids Des Laids (2:37)

5. Brigade des Stups (1:58)

6. Vieille Canaille (3:02)

7. Lola Rastaquouère (3:41)

8. Relax Baby Be Cool (2:31)

9. Taisy Temple (3:57)

10. Eau et Gaz à Tous Les Étages (0:37)

11. Pas Long Feu (2:37)

12. Marilou Reggae Dub (3:50)



Credits Photo : © Jean-Jacques Bernier

Credits Photo : © Europe 1

Bibliographie : Le Monde & Radio France


Manu, pour le R.A.S.


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