Sorti un... 23 Avril : "Sticky Fingers" des Rolling Stones (1971, Rolling Stones Records)

Credits Photo : © Rolling Stones datas

L'histoire du passage de l'adolescence à l'âge adulte de la génération Baby Boom a été maintes fois racontée ou documentée. Et qui de mieux que les Rolling Stones pour incarner cette histoire, avec le passage de l'innocence relative du milieu des années 1960 à l'hédonisme et au désenchantement des années 1970… A l’aube de cette nouvelle décennie qui s’ouvre, Mick Jagger & Co ont troqué leurs costumes cravates de gendres - presque - idéaux pour des jeans. Le 23 avril 1971 débarquait dans les bacs “Sticky Fingers”, album phare des Rolling Stones, unanimement considéré comme une référence et l’un des plus grands chefs-d'œuvre de l’histoire du rock.

Credits Photo : © David Montgomery

Avec “Beggars Banquet”, “Let It Bleed”, “Sticky Fingers” & “Exile on Main Street”, les Rolling Stones ont produit entre 1968 et 1972 l’une des séries d’albums les plus remarquables de l’histoire du rock. Des disques rivalisant d’inventivité, gorgés de sons typiquement stoniens, d’énergie brute et de compositions inspirées. Sorti au coeur de cette période créative exceptionnelle, “Sticky Fingers” est probablement l’élément essentiel du « carré magique » des Stones, où les riffs et les mélodies de Keith Richards étaient à leur apogée, sur lequel Mick Jagger n'avait jamais aussi bien chanté et le nouveau guitariste Mick Taylor repoussait les limites musicales.

Credits Photo : © Radio France

“Sticky Fingers” est aussi le 1er opus paru sous leur propre label, après leur départ de chez Decca, celui qui marque leur nouveau départ et une nouvelle identité visuelle avec l’apparition de leur fameux logo à la langue bien pendue, que certains imaginent être une reproduction de la bouche de Mick Jagger (version non confirmée par le groupe). De même, outre l’apparition pour la première fois de ce célèbre logo de John Pasche, cet album est mondialement connu pour sa pochette « à la fermeture éclair » imaginée par Andy Warhol et réalisée par Billy Name, dont on a longtemps cru - à tort - qu’elle reproduisait l’entrejambe de Mick Jagger.

Si les premiers exemplaires de la pochette sont équipés d’une véritable fermeture éclair, l’idée est vite abandonnée, les disquaires se plaignant que ça esquinte les vinyles serrés dans les bacs. Mais certains pays ne l’entendent pas de cette oreille et censurent la pochette en la remplaçant carrément par un autre visuel, notamment l’Espagne Franquiste, qui lui préfère une photo étonnamment plus glauque représentant une boite de conserve remplie de doigts féminins coupés ! Quant à l’édition russe, elle se voit affublée d’une boucle de ceinture de l’armée soviétique…

Pochette espagnole de "Sticky Fingers"

Pochette russe de "Sticky Fingers"

Par ailleurs, le changement de studio et de maison de disques évoqué précédemment s’accompagne d’un changement au niveau du son du groupe. Les Stones entrent dans les années 1970 en sonnant légèrement différemment de leur période années 1960. Outre la production, il y a 2 raisons majeures à cela : l’apport régulier de cuivres, et surtout le talent d’un jeune guitariste nommé Mick Taylor. S’il fait déjà une apparition sur 2 morceaux de “Let It Bleed” en 1969, Mick Taylor ne prend vraiment sa place au sein du groupe qu’à partir de “Sticky Fingers”. Et non seulement il brille à la six-cordes sur quasiment tous les morceaux, mais en plus, il contribue largement à la composition d’au moins 3 chansons.

Les morceaux justement… L’album s’ouvre sur un monument du rock : “Brown Sugar”, un texte inspiré par le destin des esclaves noires vendues à la Nouvelle-Orléans pour servir d’objet sexuel à leurs maîtres blancs. Mais c’est aussi un titre qui cache une allusion à peine dissimulée à l’héroïne, qui, en argot américain, se dit « brown sugar ». Compte tenu de l’époque et des addictions d’un Mick Jagger et d’un Keith Richards prêts à succomber à toutes les formes d’excès, il est facile d’interpréter ce titre comme une apologie de la drogue.


Pourtant, si “Brown Sugar” ouvre le disque avec son excellent riff blues rock et ses paroles provocatrices, “Sticky Fingers” est avant tout une affaire de mélodie, de jeu et de style. Les Stones ont toujours été fascinés par la musique américaine, mais après la mort de Brian Jones en 1969 et leur éloignement du psychédélisme, leur attachement au blues, au R&B et à la country s'est encore intensifié. Du country-folk chaloupé de “Wild Horses” au honky tonk ironique de “Dead Flowers”, en passant par la reprise de “You Gotta Move” de Fred McDowell, le R&B exalté à la Otis Redding de “I Got The Blues”, le boogie percutant de “Bitch” et les jams à la Santana teintées de groove latin de “Can't You Hear Me Knocking”, “Sticky Fingers” est une véritable déclaration d'amour à ces genres musicaux, l'aboutissement d'obsessions nourries par ces musiciens depuis l'enfance, le reflet de la profondeur de leurs inspirations.


Mais au final, si “Exile on Main Street” sera l’album de Keith Richards, “Sticky Fingers” est bien celui de Mick Jagger. Si sa voix n'a jamais sonné aussi riche, il la manipule de façon étrange, imitant et exagérant les accents, principalement du Sud des États-Unis, avec une ferveur quasi religieuse. Et étonnamment, ce sont les 2 titres qui s'éloignent le plus de la vénération des Stones pour la musique américaine, “Sister Morphine” et “Moonlight Mile”, qui sont les morceaux phares de l’album (avec “Brown Sugar”), démontrant à quel point les Stones pouvaient exprimer la lassitude et une beauté étrange, à la fois fanée et gâchée.


Sorti à une époque où - du moins sur disque - les Rolling Stones étaient irréprochables, “Sticky Fingers” peut aisément être considéré comme leur apogée. Disque mythique, incontournable, essentiel, pilier de la carrière des Stones, et même de l’histoire du rock, “Sticky Fingers” reste encore aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après sa sortie, une référence qui marque à la fois un nouveau départ pour les Rolling Stones, et une pierre angulaire du rock à l’aube de ces seventies qui voient ce genre musical populaire exploser et baigner dans ce qu’on désigne souvent comme son « âge d’or ». Avec “Sticky Fingers”, les Stones entament les années 1970, jeunes et au sommet de leur gloire, mais comme tout le monde, ils allaient bientôt connaître leur lot de problèmes…

Pourtant, s’ils ont été surnommés « le plus grand groupe de rock n' roll du monde », c’est bien avec ce disque que cette appellation a été plus que jamais justifiée. « Laisseriez-vous votre fille épouser un Rolling Stone ? » interrogeait un slogan de 1963 trouvé par le manager des Stones, Andrew Loog Oldham... Si Mick Jagger, Keith Richards & Co n’ont définitivement pas la tronche de gendres idéaux, ils savent mieux que personne faire du rock n’ roll. En témoigne ce p*t**n de bon disque, sommet d’une carrière qui n’en finit plus de convoquer les superlatifs !


“Sticky Fingers” des Rolling Stones, LP 10 titres sorti le 23 avril 1971 chez Rolling Stones Records

Tracklist :

1. Brown Sugar (3:48)

2. Sway (3:52)

3. Wild Horses (5:41)

4. Can’t Hear Me Knocking (7:16)

5. You Gotta Move (2:32)

6. Bitch (3:37)

7. I Got The Blues (3:53)

8. Sister Morphine (5:31)

9. Dead Flowers (4:04)

10. Moonlight Mile (5:57)




Credits Photo : © Ted West

Bibliographie : Pitchfork, Forces parallèles & Radio France


Manu, pour le R.A.S.

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