Sorti un... 15 Avril : "Aftermath" des Rolling Stones (1966, Decca Records)

Credits Photo : © Guy Webster

En 1966, les Rolling Stones ne sont pas encore le plus grand groupe de rock du monde. Loin de là. Mais les Beatles sentent de plus en plus le souffle des Stones dans leur nuque. A cette époque, Jagger & Co s’affichent clairement comme les principaux challengers des Fab Four pour le titre. Avec la publication de l’album “Aftermath” (leur 4ème album britannique et leur 6ème américain) le 15 avril 1966, les Stones opèrent un léger virage pop tout en conservant leurs racines rythm & blues. Il est d’ailleurs à noter que “Aftermath” est leur premier disque ne comportant que des compositions originales du tandem Mick Jagger/Keith Richards.

Credits Photo : © Louder Sound

Comme pour les précédents, l’album sort en 2 versions distinctes : anglaise et américaine. Et chose rare dans l’histoire du rock (sauf pour les Stones, qui aiment ne rien faire comme tout le monde), ces 2 versions ne se contentent pas d’une différence de pochette. La tracklist est différente et l’ordre des titres est bouleversé. En effet, l’édition américaine - qui n’utilise même pas la photo iconique du groupe (cf photo de couverture) - ne comporte pas les titres “Out Of Time”, “Take It Or Leave It” et “What To Do”, car l’éditeur américain publiait par habitude des albums de 11 chansons, et non 14. Ces 3 autres chansons - ainsi que “Mother’s Little Helper” - seront publiées dans les compilations suivantes. Mais le crime de lèse-majesté le plus célèbre de ce disque concerne son titre inaugural…


En effet, si le morceau d’ouverture de l’édition britannique, “Mother’s Little Helper”, tranche avec les précédents opus stoniens, s’attaque à une thématique tabou et hautement polémique de la société anglaise de l’époque (les conditions de vie des femmes au foyer et leurs abus de médicaments tranquillisants) et est unanimement considéré comme un sommet marquant un tournant dans la discographie des Stones, l’édition américaine l’occulte pour ouvrir sur un mastodonte… Au printemps 1966, une onde de choc nommée “Paint It Black” (sans la virgule) ravage la concurrence sur les ondes internationales, écrasant tout sur son passage avec sa rythmique martiale et son fatalisme sombre. Le titre s'impose comme un monolithe sonore absolu. Imaginez la déception des acheteurs britanniques et européens qui se ruent chez leurs disquaires pour acquérir “Aftermath” en découvrant que leur galette fraîchement pressée ne contenait aucune trace de ce mastodonte radiophonique…


Sur ce disque, les différents titres ont une couleur bien particulière et radicalement différente de leurs productions précédentes : là où “Mother's Little Helper” rappelle par ses réminiscences folkloriques le “Help!” des Beatles, publié l’année précédente, la mélodie médiévale de “Lady Jane” est ornée d'un dulcimer - sorte de cithare britannique - et est sublimée par des paroles intrigantes où il est fait référence à Henry VIII, “Under My Thumb” bénéficie d'une combinaison de guitare rythmique et de marimba où Mick Jagger évoque sa revanche suite à une déception amoureuse, et la soul et rythm and blues “Stupid Girl” est servie par des textes insolents et drôles, tandis que “Going Home” se conclut sur une longue improvisation annonçant l'étirement du son des Stones vers un acid rock psychédélique dérivé du blues de Chicago.


Cette maturité dans les textes s’accompagne d’une nouvelle tonalité musicale pop dans les arrangements insufflée par le travail d’orfèvre de Keith Richards et - surtout - de Brian Jones, celui-ci jonglant entre cithare, marimbas, harmonica, dulcimer et slide guitare tout au long du disque. Pourtant, ces nouvelles couleurs pop n’empêchent pas les Stones de garder leurs racines blues. Mais si des textures nouvelles apparaissent, elles doivent également beaucoup aux clavecins baroques qui croisent des marimbas percussifs, tissant ainsi une toile sonore complexe et subtile. C'est précisément dans cette alchimie inédite entre la crudité des mots et la richesse des arrangements que les Stones atteignent une maturité artistique éclatante.

Credits Photo : © Rolling Stone Magazine

Considéré par certains comme le meilleur album du groupe, “Aftermath” fige toute une époque avec une facilité déconcertante et commence à amorcer tous les changements de l'époque. Grâce à cet opus, les Rolling Stones passent du blues rock américain au statut de groupe moderne et inventif. Porté par les expérimentations sonores de Brian Jones et le cynisme littéraire de Mick Jagger et Keith Richards, ce sommet créatif observe la société londonienne avec une ironie - et un cynisme - glaciale.

Un disque plus pop et plus social

Album de légende, “Aftermath” scelle la fin d'une époque. Les Rolling Stones s'éloignent de Chuck Berry ou Muddy Waters pour renaître sous la forme d'une entité créatrice autonome, souveraine, capable de digérer ses influences pour engendrer une musique totalement neuve, ce qui marque le point de bascule de leur carrière. Ce mariage entre blues, rock, pop et psychédélisme, les Stones vont le cultiver de plus en plus durant les 2 années suivantes, avant de revenir à un blues rock sauvage et primal sur “Beggars Banquet” en 1968. Album qui sonnera le glas de l’ère Brian Jones. Mais en attendant, l’apogée des Stones première période se situe sur cet “Aftermath”, sorti il y a tout juste 60 ans.

Pochette d'Aftermath - Version Britannique

“Aftermath” des Rolling Stones (UK version), LP 14 titres sorti le 15 avril 1966 chez Decca Records

Tracklist

1. Mother’s Little Helper (2:44)

2. Stupid Girl (2:54)

3. Lady Jane (3:08)

4. Under My Thumb (3:41)

5. Doncha Bother Me (2:41)

6. Going Home (11:13)

7. Flight 505 (3:27)

8. High And Dry (3:08)

9. Out Of Time (5:36)

10. It’s Not Easy (2:56)

11. I Am Waiting (3:10)

12. Take It Or Leave It (2:47)

13. Think (3:09)

14. What To Do (2:32)




“Aftermath” des Rolling Stones (US version), LP 11 titres sorti le 15 avril 1966 chez Decca Records

Tracklist

1. Paint It, Black (3:22)

2. Stupid Girl (2:54)

3. Lady Jane (3:08)

4. Under My Thumb (3:41)

5. Doncha Bother Me (2:41)

6. Think (3:09)

7. Flight 505 (3:27)

8. High And Dry (3:08)

9. It’s Not Easy (2:56)

10. I Am Waiting (3:10)

11. Going Home (11:13)



Credits Photo : © Ted West

Bibliographie : Classic 21, FIP & Rolling Stone Magazine


Manu, pour le R.A.S.

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