Le Top Albums 2023 de Manu


Pour fêter la fin de cette année 2023 fertile et très riche en bons - excellents - albums, je vous propose mon Top Albums 2023. Un exercice ô combien difficile pour un boulimique de musique comme moi... Poussé par ma nécessaire mauvaise foi, mes doutes, mes prises de position et mes goûts tranchés, je vous souhaite une belle découverte de mon univers.

#30 : "Rajan" de Night Beats (sortie le 14 juillet 2023 chez Fuzz Club)
“Rajan”, 6ème album peaufiné par la tête pensante des texans de Night Beats, Danny Lee Blackwell, s’avère parfait pour ces moments indéterminés de la journée, à l’aube ou au crépuscule, lorsqu’on oscille entre sommeil et réveil ou entre réveil et sommeil. Ces heures au cours desquelles notre imagination n’est pas encore contrainte par les exigences pragmatiques du réel et peut encore envisager avec délectation toute l’étendue des possibles. Une pépite entre blues rock, soul, funk anatolien et psychédélisme ambitieux.

#29 : "The Devil You Know" de SBRBS (sortie le 31 mars 2023 chez Neon Citronade)

Il y a toujours eu comme une drôle de gémellité entre ces deux-là. Hadrien est à la guitare, Marie est à la basse, leurs 2 voix s’entremêlent. Franck Richard les a rejoint à la batterie pour l’enregistrement de cet album. Autant anciens amants que frères et sœurs, ils peuvent se détester et pourtant, ils ont sorti le plus passionnel de leurs travaux. Un effort qui va chercher ses influences dans l’esthétique des pubs de cigarettes des années 60, chic et sobre renfermant tout et son contraire, mais surtout, le duo parvient à combiner sobriété, élégance et puissance, tout cela allié à une parfaite maîtrise des codes du rock n’ roll.


#28 : "The Beggar" de Swans (sortie le 23 juin 2023 chez Mute Records)

Forte d’idées directrices plus limpides, concises et précises, tout en gardant la volonté d’étirer le temps et d’arranger les espaces entre grande répartition de fréquences et fortes variations d’intensités, cette 16ème livraison de Swans se veut fascinante, portée par des mélodies qui restent en tête. Moins sphynx que d’ordinaire mais plus phénix que jamais, Swans bouleverse et touche en plein cœur, comme pour mieux nous rappeler qu’il reste, derrière ses murs de sons, l’un des groupes les plus radicaux, obsédants et captivants de sa génération.


#27 : "The 4th Album" de The Record Company (sortie le 15 septembre 2023 chez Round Hill Records)

Cru et honnête, le nouvel album du trio originaire de Los Angeles développe des influences très variées, du rockabilly au blues des Stones. On retrouve dans “The 4th Album” l’ambiance et le son qui ont fait le triomphe de l’opus précédent “Off The Ground”. Les efforts intentionnels du groupe pour revenir à ses racines ont porté leurs fruits. Car ce 4ème album est un disque incroyable et dépasse de loin les précédents.


#26 : "Formal Growth in The Desert" de Protomartyr (sortie le 02 juin 2023 chez Domino Records)

“Formal Growth In The Desert”, le sixième album de Protomartyr, en accomplissant une dantesque traversée des catastrophes, impressionne et émeut à chaque instant, même s’il faut plusieurs écoutes pour se rendre compte de l’exception qu’il constitue dans le paysage culturel actuel.


Rarement un album d’une intensité dramatique aussi grande se sera terminé avec autant de justesse, écartant le double écueil de la naïveté illusionnée et de la résignation désespérée. Protomartyr refuse bien de fuir le monde, mais sa lucidité hallucinée à l’égard de la condition tragique de l’homme se double toujours d’une compassion et d’une tendresse bouleversantes vis-à-vis de son humanité. “Formal Growth in the Desert” est certainement le reflet de son époque mais il a ce courage rare de l’assumer pleinement et, en plongeant en son cœur, de tracer la voie qui lui donnera, seule, un avenir. Un petit chef d’oeuvre.


#25 : "Chaos For The Fly" de Grian Chatten (sortie le 30 juin 2023 chez Partisan Records)

Avec ce 1er album solo, le chanteur et parolier du groupe irlandais Fontaines D.C. Grian Chatten, dont l’instinct quasi-infaillible pour les petites phrases-choc, qu’elles soient musicales ou littéraires, n’est plus à prouver crée un cocon confortable qui vous amène à observer l’ensemble sans jamais juger ou prendre parti. Rarement la frontière entre tendresse et misanthropie n’aura été franchie de manière aussi élégante.


Si ce 1er effort évoque et même invoque une certaine distance, qui sied bien à son auteur et sa voix hiératique, il trouve également toujours les moyens de brosser l’auditeur dans le sens du poil pour faire passer l’amère pilule. A l’écoute de “Chaos For The Fly”, on se dit que la vie est trop courte pour bouder son plaisir devant un talent aussi naturel que celui de Grian Chatten, ce barde celte au stoïcisme certes facile, mais au charisme indéniable.


#24 : "Black Bayou" de Robert Finley (sortie le 27 octobre 2023 chez Easy Eye Sound)

Après 3 disques à refuser de choisir entre soul et blues, Robert Finley a pris sa décision : cette fois-ci, c’est un album blues sans concession qu’il nous propose. Mais le choix d’une orientation spécifique n’aboutit cependant pas à un album monocolore. Finley, avec ses partenaires, maîtrise les différentes nuances du genre : si l’ancrage sudiste est une évidence, entre influence du Hill Country blues d’un Burnside et swamp blues moite, il ne s’interdit ni funky blues à la Lowell Fulson ni énergie rock, ni même une belle ballade sensible. Au-delà de ses acolytes, c’est bien Robert Finley lui-même, sa voix souple et expressive et sa verve narrative qui dominent l’ensemble. Une réussite de plus pour le vieux bluesman !


#23 : "Amatssou" de Tinariwen (sortie le 19 mai 2023 chez Wedge Records)

Qui a dit que les déserts ne se rencontraient pas ? Certainement pas les membres du mythique groupe touareg Tinariwen. “Amatssou”, leur 9ème album, célèbre la rencontre musicale des nomades du Sahara et des cowboys du Far West. Un voyage majestueux, fidèle à leur identité, et engagé dans les confins du blues. “Amatssou” signifie “au-delà de la peur” en langue tamashek. Une peur dépassée face à des mots qui accablent le peuple dont ces musiciens sont les ambassadeurs à travers le monde depuis 30 ans.


#22 : "A Living Commodity" d'Egyptian Blue (sortie le 27 octobre 2023 chez Yala Records)

Peut-être qu’un jour, nous en aurons marre de l’expression “nouvelle sensation anglaise”. En attendant, Egyptian Blue sort son 1er album “A Living Commodity”. Alternant les humeurs brumeuses et les phases lumineuses, Egyptian Blue nous livre une collection de petits bijoux de post-punk nerveux. Portés par des refrains cinglants, “A Living Commodity” nous propose un effort inaugural qui n’est pas sans rappeler Fontaines D.C., et pas seulement en raison d’une voix proche de celle de Grian Chatten.


On voit l’Angleterre, ses murs de briques rouges, les flaques au pied des trottoirs, les boiseries des pubs autant que les lumières des clubs à travers ce premier album d’Egyptian Blue. Parrainés par Foals, les 4 anglais nous montrent qu’ils savent fédérer et que leur avenir s’annonce aussi brillant que leur présent est ambitieux. Il y a fort à parier qu’avec “A Living Commodity”, nous assistons à la déclaration d’intention de l’un des groupes phares des 10 prochaines années.


#21 : "Endling" de Kvelertak (sortie le 08 septembre 2023 chez Rise Records)

“Endling”, 5ème album des norvégiens de Kverlertak, propose une célébration de la nature norvégienne, qui croise l’attachement du groupe à la langue vernaculaire à laquelle l’hommage est rendu par un chant criard. Si Kvelertak fait partie du haut du panier de la production musicale actuelle, la richesse de sa musique est telle qu’après un premier effort vite récompensé, elle finit par s’avérer plus accessible qu’il n’y paraît.


Cette aptitude à s’ouvrir au-delà du seul metal extrême et à convaincre les mélomanes frileux aux titres alambiqués est l’une des principales forces de “Endling”. Oscillant entre sonorités folk et metal le plus brut, ce disque balaie un spectre musical très large et extrêmement riche, et nous confirme tout le bien que l’on pensait du groupe depuis ses ouvertures pour Metallica en 2017. Qu’importe l’hommage sous jacent à Helmut Von Botnlaus, gardien luttant contre l’invasion des investisseurs cupides, car celui-ci reste dérisoire : l’essentiel réside dans les 10 pistes qui forment ce nouveau chef-d’œuvre, qui, à l’instar d’un bon vin, se décante davantage à chaque écoute.


#20 : "Think Of It" de Pamplemousse (sortie le 17 mars 2023 chez A Tant Rêver du Roi)

Auréolé de 2 albums déjà fort recommandables, le groupe réunionnais Pamplemousse était de retour avec “Think Of It”. Ce nouvel opus nerveux et capiteux se révèle nébuleux comme le Piton de la Fournaise, acide comme le punk que l'on aime, sucré comme le rock indie/alternatif de notre adolescence… Garanti 100% sans OGM, je ne peux que vous recommander de consommer ce Pamplemousse parmi les 5 fruits et légumes préconisés chaque jour !


En effet, en plus des influences noise rock et hardcore US, qui ne peuvent que satisfaire les amateurs de rock alternatif des années 90, ce 3ème effort rescelle tout ce que l’on attend d’un vrai album rock en 2023 : des distorsions diaboliques, des riffs rageurs, une voix - pas forcément toujours juste mais - hyper captivante, une mélancolie latente et un éclectisme marqué. Si l’on ajoute à cela la fougue, l’énergie, le charisme et le talent de Sarah & Nico, on ne peut que reconnaître que “Think Of It” est l’album que nous attendions, l’album qui - nous l’espérons - réconciliera le grand public avec le rock made in France.


#19 : "Food For Worms" de Shame (sortie le 24 février 2023 chez Dead Oceans Records)

Sur l’autoroute bondée du revival post-punk, il semblerait que tous nos groupes prennent la même sortie : celle du positivisme. A l’image de TV Priest ou plus récemment The Murder Capital, l’accalmie se fait ressentir après la tempête pour Shame, et c’est tant mieux. Ici en effet, les 5 anglais n’ont pas honte de lever le pied et de revenir à des ressentis plus apaisés. Les cris vindicatifs de Charlie Steen et les tempi urgents laissent place à plus de mélodies aérées, sans rien perdre du potentiel tubesque que le groupe exploite avec brio depuis presque 7 ans. Plus ambitieux, “Food For Worms” laisse donc reposer la force brute et adolescente de Shame, et se laisse gagner par des influences plus variées.


Pas d’inquiétude pour autant. Le groupe de Brixton rappelle également à quel point il est toujours capable d’envoyer du lourd. Sans jamais être monotone ou ennuyeux, “Food For Worms” ajoute sa pierre à l’édifice, en élevant encore un peu plus le niveau d’une scène post-punk actuelle qui n’en finit plus de susciter une émulation toujours plus qualitative.


#18 : "Gigi's Recovery" de The Murder Capital (sortie le 20 janvier 2023 chez Human Season Records)

Sombre, urgent, froid, colérique et inquiétant, “When I Have Fears” assénait en 2019 une claque inattendue en provenance du revival post-punk. On a tous connu ce pote qui change complètement de personnalité quand il tombe amoureux. Autrefois plutôt ténébreux, James McGovern semble ne pas y avoir échappé. La réalité est un tantinet plus subtile. À l’instar des habitants du film “Pleasantville” dès qu’ils goûtent aux plaisirs de l’amour, “Gigi’s Recovery” gagne en couleurs à mesure que défilent ses titres.


Plutôt que de se morfondre dans la monotonie d’un quotidien sacrifié par la pandémie, le groupe irlandais a préféré célébrer la vie dans toute son intensité. Découvrir “Gigi’s Recovery” au fur et à mesure qu’il s’égrène est un plaisir comparable à la lecture d’un bon roman dont la fin nous laisse pantois, émus et satisfaits. Enthousiasme exacerbé de début d’année ou réelle intuition, ce nouvel album de The Murder Capital compte indéniablement parmi les meilleurs disques de 2023. Et on va vous l’avouer : on ne l’avait pas vraiment vu venir…


#17 : "72 Seasons" de Metallica (sortie le 14 avril 2023 chez Blackened Records)

72 Seasons”, les 18 premières années d’une vie. C’est de cela que parle ce nouvel opus des californiens de Metallica. De cette jeunesse perdue, des erreurs que l’on paie, ou corrige, toute sa vie, des regrets qui vont avec, de l’innocence d’avant et des goûts que l’on développe durant l’adolescence, ces goûts qui forgeront une personnalité et marqueront jusqu’au dernier souffle. Pour la première fois depuis longtemps, Metallica fonctionne et sonne comme un groupe, comme un collectif solide qui célèbre cette vie-là en rendant hommage à ses amours d’antan.


Fort de lignes de chant efficaces, marquantes et fédératrices et de compositions courtes et nerveuses faisant directement écho à “Kill ’Em All”, “72 Seasons” est un album de rock, qui groove sévèrement. Du rock bien heavy, flirtant parfois avec le stoner, s’acoquinant même avec le grunge. En définitive, “72 Seasons” est un excellent disque de Metallica. J’adore ce disque, il tourne en boucle depuis sa sortie et ça ne m’était pas arrivé avec un album des Four Horsemen depuis un sacré bail... Si vous ne l’avez pas encore écouté, je vous invite donc à le faire, vous pourriez bien être surpris ! Car Metallica est de retour avec une vitalité inattendue et une énergie presque juvénile.


#16 : "Fade Into Blurred Lines" de 7 Weeks (sortie le 13 octobre 2023 chez F2M Planet)

7 Weeks fait partie de ces groupes difficilement classables. Une certitude, il avance, explore et trace son chemin sans se soucier de ce que son public pourrait attendre. De retour avec un nouvel album plus varié (et ce n'est pas péjoratif, loin de là !), le groupe mené par le chanteur/bassiste Julien Bernard nous charme avec des titres oscillant  entre rythmique que ne renierait pas Lemmy Kilmister et blues semi-acoustique agréable et planant.


Fort de couplets mélancoliques et de refrains colériques, "Fade Into Blurred Lines" dynamise le son du groupe limougeaud avec son rythme de basse rapide, soutenu par une batterie martiale. Ce disque se révèle être une sorte de roller coaster émotionnel très réussi où l’alternance entre morceaux heavy, énervés et d'autres plus mélancoliques et tristes, ensorcelle l’auditeur. Incité à réitérer l'expérience, il peut alors en découvrir la richesse, un peu plus à chaque itération car 7 Weeks a incontestablement livré son meilleur album à date.


#15 : "Compact Trauma" d'Ulrika Spacek (sortie le 10 mars 2023 chez Tough Love Records)

Après 5 années d’exil, Ulrika Spacek renaît de ses cendres avec son troisième album. Adulé pour sa capacité à toujours emmener ses fans en terre inconnue, le groupe est aussi attendu que redouté, notamment parce que ses membres ont prouvé en solo qu’ils n’avaient pas besoin du collectif pour continuer de progresser. Au final, “Compact Trauma” est typiquement l’album de la maturité avec des qualités incroyables.

Véritable enchevêtrement de mélodies stellaires puis bruitistes, structurées puis matraquées, ce disque nous convie à un voyage sonore savant et démonstratif, dans lequel chaque musicien du quintette impose sa marque. On jubile de retrouver un album où Ulrika Spacek manipule autant l’effroi que la dérision. Au fond, c’est à cela que ressemble la maturité, selon Ulrika Spacek : prendre son temps pour atteindre son graal. Être moins démonstratif et direct dans son Trauma, mais réussir à tout emporter dans les limbes, même en délayant le propos.

#14 : "PetroDragonic Apocalypse ; or Dawn of Eternal Night : An Annihilation of Planet Earth And The Beginning of Merciless Damnation" de King Gizzard & The Lizard Wizard (sortie le 16 juin 2023 chez KGLW Records)
Déjà un 24ème long format en 14 années de carrière pour la formation australienne. Bien entendu, on peut grimacer face à autant de productivité et d’hyperactivité, mais aucun ratage dans le lot pour la bande de Stu MacKenzie & Kenny Ambrose-Smith. Et bonne nouvelle : Nos Australiens préférés reviennent au metal avec ce nouvel opus. Et c’est toujours aussi excellent !

Excellant dans de gros riffs power metal, sans pour autant délaisser l’électro-rock psychédélique de ses premières amours, King Gizzard & The Lizard Wizard nous confirme que son talent et son inventivité n’ont aucune limite, tant ce deuxième album metal est une vraie prouesse musicale d’exception. Un coup de chapeau particulier à la réalisation plus satinée, qui n’amenuise en rien la puissance et la force de frappe de King Gizzard & The Lizard Wizard en mode metal. Lorsque l’envie de dessuinter vos oreilles vous prendra, n’hésitez pas à porter votre dévolu avec gourmandise et un immense plaisir sur ce “PetroDragonic Apocalypse…”.

#13 : "Milksick" de YOWL (sortie le 15 septembre 2023 chez Clue Records)
Dans un monde hédoniste de gourmandise, d’ambition et de cupidité, il est facile d’oublier ses valeurs. Dans leur 1er album “Milksick”, les conteurs mécontents du quintet londonien YOWL remettent sous ce microscope les appréhensions de l'âge adulte.

Lorgnant aussi bien du côté d’un glam-rock macabre sur certains titres que vers une agréable collection de riffs décontractés et de voix délicates, ce disque passionnant, maussade et brillant est le reflet des inquiétudes du groupe et libère une collection de récits édifiants et farfelus dotés de guitares stridentes faisant écho aux sons des Pink Fairies et du MC5, tout en démontrant une vulnérabilité mélancolique bienvenue.

#12 : "The Death of Randy Fitzsimmons" de The Hives (sortie le 11 août 2023 chez Disques Hives)
Il s’est passé tellement de choses depuis 10 ans et la dernière fois qu’il nous a été donné d’entendre un nouvel album de The Hives, qu’on ne donnait plus très cher de la peau de ces suédois qui, depuis leurs débuts en 1993, ont régulièrement sorti de la glace un garage punk parfaitement conservé. Partagés entre spontanéité et désir de ne pas revenir pour simplement beurrer les sandwiches, les acolytes du surexcité Pelle Almqvist affichent d’emblée leurs intentions de ne pas s'encroûter, et de rattraper le temps perdu en raison de la pandémie et des divers problèmes de santé.

Tantôt explosifs et affutés, groovy et brûlants, ou frais et fédérateurs, The Hives continue de nous régaler avec leur rutilante énergie adolescente et une cohérence à faire pâlir la concurrence. Même si certains seraient tentés de hurler à la sortie de route sur des titres expérimentaux, il faut voir dans ces prises de risque un moyen comme un autre pour les 5 scandinaves de se sentir encore vivants. Parce que durant cette longue absence, et sous leurs airs faussement prétentieux, ils doutent encore, et douteront toujours, c’est certain : c’est leur façon de se challenger, de défendre leur temple, de ne pas vieillir. Après tout, on peut mourir jeune à n’importe quel âge. Et cela nous permet de jouir d’un disque inattendu et foutrement bon.

#11 : "I Inside The Old Year Dying" de PJ Harvey (sortie le 07 juillet 2023 chez Partisan Records)
Longtemps, trop longtemps, les mots se seront faits attendre. La main a tout d’abord tremblé puis, ensuite, s’est figée, comme paralysée dans le temps et l’espace. Pavé, comme l’enfer, de bonnes intentions, le très politique et empreint de lassitude “The Hope Six Demolition Project” avait, sans pour autant manquer d’inspiration, quelque peu raté le coche.

Six ans et une crise de confiance plus tard, son interprète, hantée par le doute, décide de se retrouver et, accompagnée des indispensables John Parish et Flood, reconstruire l’essentiel pour mieux se réinventer. Portée par une voix magistrale, “I Inside The Old Year Dying” s’épanouit, tout en équilibre, dans la contradiction permanente et la révolution immobile. Rarement indécision n’aura été aussi sereine et obscurité plus lumineuse que sur ce 10ème album où, tour à tour, le minéral tutoie le végétal et le feu caresse la glace. Inutile d’aller plus loin dans le détail et disséquer, titre après titre, le nouvel oracle de la pythie. Quand elle dompte les éléments et fait danser les oxymores, la confusion des sentiments touche au sublime et autorise, sans peur, à regarder dieu dans les yeux. En dire plus reviendrait à tout salir.

#10 : "CityT error" de Shoefiti (sortie le 03 février 2023 chez Le Cèpe Records)
On savait le groupe mené par Henri d’Armancourt, Shoefiti, capable de bastonner sérieusement. Mais nous n’étions clairement pas préparés à ce que le quatuor nous réservait sur ce nouvel opus, intitulé “CityT error”. Un disque incendiaire, blindé de hits en puissance, porté par des références fort recommandables telles que les Pixies, Gang of Four, LCD Soundsystem ou Talking Heads.

Plantant quelques banderilles groovy puis mélodiques, le quatuor n’en oublie pas pour autant de nous régaler avec des écarts noisy du plus bel effet. Ça fuzze, ça fuse et ça distribue des mandales, tout en surprenant avec des voix tantôt rugueuses, sucrées ou gouailleuses. “CityT error” allume un brasier noise/rock’n’roll des plus virils tout en ne délaissant pas le côté popeux des musiciens. Ça respire les 90’s, ça régale l’auditeur et cela consacre un disque remarquable en tous points.

#9 : "11:11" de Bandit Bandit (sortie le 29 septembre 2023 chez Backdoor Records)
C'est un album qui prouve que le rock en France est toujours vivant. Avec Bandit Bandit, les chansons prennent souvent l'allure d'un dialogue, voix-guitare. Centrant le propos autour des relations amoureuses teintées de complexité, de questionnements et d’interrogations, Bandit Bandit allie le rock alternatif anglo-saxon le plus abrasif et tonitruant à l’art de la chanson française.

Avec ce premier album, Bandit Bandit offre une expérience musicale qui marie audace rock et réflexion profonde, tout en vous invitant à se perdre dans leur univers sonore hypnotique. 11 titres où l'on croise tour à tour l'ombre des Kills, de Queens of The Stone Age, St. Vincent, Bashung, Serge Gainsbourg & Jane Birkin... et même le fantôme du Velvet… Portés par des textes intimes et une musique abrasive, 11 titres tout au long desquels Maëva, Hugo, Antho & Ari règlent leur compte aux clichés et à la masculinité toxique. Un formidable plaidoyer à la liberté et au féminisme. Bien plus qu'un simple 1er album, un disque empreint d'amour, de spleen et de riffs. Un classique imparfait mais terriblement addictif, qui justifie à lui seul la fascination exercée par Bandit Bandit depuis plusieurs années.

#8 : "O Monolith" de Squid (sortie le 09 juin 2023 chez Warp Records)
Derrière ses têtes de gondole toujours plus nombreuses, le post-punk britannique n’en finit plus de voir émerger de jeunes pousses excitantes. Squid est indéniablement l’un de ces nouveaux visages dont l’hybridation expérimentale mêlant jazz, punk, funk, soul et prog avait immédiatement fait mouche auprès d’une pléthore d’amateurs post-punk en quête de renouveau.

Avec ses morceaux très arrangés voire orchestrés, son nouvel effort “O Monolith” renforce donc l’identité de Squid et le porte à son tour à l’étage supérieur. Sonorités krautrock, batterie jazzy, mélodies post-rock, chœurs envoûtants, montées fuzzy et psychédéliques et final bruitiste sont au menu de ce disque brillant, qui coche décidément toutes les cases pour être considéré comme un classique instantané et comme une nouvelle marche indispensable dans l’ascension fulgurante d’un groupe définitivement pas comme les autres.

#7 : "In Times New Roman..." de Queens of The Stone Age (sortie le 16 juin 2023 chez Matador Records)
Il semblerait que ce bon vieux Josh Homme ait eu besoin de noyer dans l’énergie du rock tous les soucis accumulés depuis 2017 et la sortie de “Villains”. Dans ce “In Times New Roman…”, les guitares crachent, grincent, rient, pleurent à l’unisson, et le grand Josh étale sa vaste palette d’artifices dramatiques. Tour à tour charmant, moqueur ou belliqueux, il apparaît en pleine maîtrise d’un exercice dont il dicte lui-même les règles avec une désinvolture ensorcelante.

Avec ses gros riffs bourrus et sa rythmique éléphantesque, il est virtuose de la six-cordes, mais préfère sculpter des dissonances krautrock que s’épancher en soli épiques. Les guitares explosent dans des refrains asymétriques et anguleux et le groupe confectionne un groove irrésistiblement sexy, immédiatement reconnaissable. C’est en émergeant des flammes, roussi et réjoui, que l’on comprend à quel point le jeu en vaut la chandelle. Au point de déclencher un incendie ? Plutôt deux fois qu’une. On replonge dans le brasier avec ferveur et sans hésitation. Quand le prince de Joshua Tree et ses Reines de l’Âge de Pierre défient leurs démons pour mieux les embrasser, le résultat est aussi menaçant que sensuel. “In Times New Roman…” sonde les ténèbres, comme pour mieux faire briller la valeur d’un groupe inégalé dans sa catégorie. Une véritable démonstration de force brute !

#6 : "Pink Colour Surgery" de The Psychotic Monks (sortie le 03 février 2023 chez Vicious Circle Records)
Certain(e)s seront peut-être surpris(es) de voir cette nouvelle livraison des Moines Psychotiques si tôt dans mon Panthéon 2023. Il me faut vous l'avouer : j'ai mis du temps à saisir la beauté de ce disque. Peut-être d'ailleurs n'y suis-je toujours pas complètement parvenu, ce qui expliquerait ce rang indigne de sa réelle qualité...

Jamais l’expression de la neurasthénie contemporaine n’aura pris une forme si définie, tendant vers la transcendance et le dépassement de son sujet. Il ne s’agit plus là simplement de contempler le chaos ambiant, de chercher à s’en extraire, mais plutôt de lui tendre la main pour saisir, dans l’ultime soubresaut de ce monde clivant, les derniers élans d’espoirs et d’humanité qui y résident.

Ce disque devient peu à peu aussi limpide que familier. Avec en prime la douce conscience d’avoir la chance de vivre, d’autant plus en France, l’instant où un disque d’un tel acabit sort. Tourné vers l’avenir, en résonance directe avec les questionnements, paradoxes et préoccupations de son époque, “Pink Colour Surgery” devient alors, au fil des écoutes et de son exploration, aussi éblouissant qu’étourdissant et proprement indispensable. Surtout, il prendra tout son sens à l’épreuve du live…

#5 : "HORIZON" de The Inspector Cluzo (sortie le 27 janvier 2023 chez Fuckthebassplayer Records)
Le groupe The Inspector Cluzo a toujours occupé une place à part dans mon coeur, mais surtout dans le microcosme du rock français. Après une année 2020 particulièrement fertile, le duo gascon a profité de la pandémie pour se focaliser sur sa ferme landaise Lou Casse et pour préparer la sortie de son 9ème album, “HORIZON”. On retrouve sur ce disque l’ADN musical de The Inspector Cluzo, fait de gros riffs de guitares, d’une batterie omniprésente, même si parfois réduite à son plus simple artifice, et de voix harmonieuses.

Si, dans ce disque, on s’éloigne parfois un peu du blues, leur identité rythmique, agrémentée de cordes délicates, frappe toujours en plein cœur. Ce qui marque à l’écoute de cet opus, c’est l’éclectisme de la tracklist. En effet, ce disque recèle de véritables hymnes rock n’ roll massifs et charpentés, mais aussi quelques morceaux plus apaisés. “HORIZON” marque une progression dans l’identité musicale de The Inspector Cluzo. Si l’on retrouve le blues habituel, le duo est parvenu à compléter, enrichir et apporter une touche épique et émotionnelle à son style. Ce disque est incontestablement l’un des albums les plus excitants, rafraîchissants et enthousiasmants que l’on ait écouté depuis longtemps.

#4 : "Full of Joy" de Clavicule (sortie le 10 mars 2023 chez Le Cèpe Records)
À la sortie de son 1er album “Garage is Dead” en 2020, Clavicule impressionnait par la qualité de ses compositions et l’énergie furieuse avec laquelle celles-ci étaient interprétées. La formation rennaise s’imposait alors comme un modèle du genre dont elle annonçait de façon provocante la disparition, mais l’on attendait du second album qu’il canalise une fougue encore juvénile. Cette collection de 10 nouveaux titres métamorphose Clavicule vers une version plus riche et ample de lui-même.

On comprend très vite que les bretons ne sont résolus ni à subir leurs influences, ni à s’enfermer dans l’approche garage des débuts pour aller voir du côté du punk, voire du post-punk. La rugosité des guitares a fait place à un son plus tranchant et plus clair qui, associé à une rythmique puissante et frénétique, n’a pas seulement gagné en efficacité, mais également en ampleur. Autant “Garage Is Dead” était ironiquement mal nommé puisqu’il se détournait complètement du constat énoncé, autant “Full Of Joy” est probablement à prendre au sens littéral. Suspendu entre 2 moments nous rappelant que le quotidien peut bien être triste et angoissant, “Full Of Joy”, en définitive, se dresse fièrement contre ce constat en projetant vers le chaos du monde son ode électrisante à tout ce qui nous fait croître.

#3 : "The Ballad of Darren" de Blur (sortie le 21 juillet 2023 chez Parlophone Records)
Entre Gorillaz, The WAEVE, les projets solo et les soundtracks, on se demandait si Blur allait avoir le temps de se retrouver à nouveau pour enregistrer ensemble. “The Ballad Of Darren”, faisant officiellement référence à Darren Evans, un proche du groupe, est le voyage d'un groupe se retournant sur les 4 dernières décennies. Ce qui frappe d'emblée, ce sont les sonorités mélancoliques, où les cordes et les chœurs entourent Albarn et son baryton si reconnaissable.

Même s’il vous a fallu des années pour mesurer tous les complexes, la richesse, la créativité et le chaos qu'abrite Damon Albarn, vous serez fatalement séduits. La nostalgie, au cœur de ces 10 titres, n'est cependant pas de celle de musiciens figés dans le passé. “The Ballad Of Darren”, au contraire, réinvente un style. Loin d'être une grosse demi-heure de musique de quinquas nostalgiques du « c'était mieux avant », “The Ballad Of Darren” est plus un constat. Tout en finesse et en vulnérabilité, il vient aussi rappeler le pouvoir des lignes de basse d'Alex James. Les comparses reviennent donc avec un disque venant boucler la boucle, marquant l'intemporalité de leur musique, cette pop intelligente et audacieuse, jetant un œil aiguisé sur ce qui les entoure. En résulte un album beau, mélancolique et contemplatif hissant la pop des Anglais au sommet.

#2 : "Half Asleep Half Awake" de Howlin' Jaws (sortie le 29 septembre 2023 chez Modulor Records)
Ayant découvert le psyché millésime 1966, Howlin’ Jaws réalisent avec leur nouvel album “Half Asleep Half Awake” le parfait album de la maturité, conjuguant expérimentation sonore, classicisme rock et mélodies épatantes. Avec cet opus, le groupe continue clairement son évolution musicale à travers l’histoire du rock : eux qui étaient largement classés comme groupe de « rockabilly » ont depuis plusieurs années assumé leurs influences Beatles pré-66 et Kinks.

Porté par des mélodies grandioses, “Half Asleep Half Awake” nous rappelle que le classicisme rock n’ roll reste d’actualité, parce qu’il est toujours dans l’ADN du groupe, et a tout pour devenir l’un des sommets du groupe, où les vocaux pop sont propulsés par une rythmique virulente. Plus expérimental, avec un usage immodéré mais toujours séduisant d’effets sonores, “Half Asleep Half Awake” est l’album de la maturité d’un groupe qui a su gravir tous les échelons vers la classe internationale. Simplement, un très grand disque.

#1 : "Mouche" de It It Anita (sortie le 13 octobre 2023 chez Vicious Circle Records)
« C’est pas qu’on n’en a rien à foutre, c’est qu’on y va à fond ! ». En une simple phrase, Michaël Goffard résume parfaitement le changement de cap qu’a opéré It It Anita suite au départ de son 2ème guitariste, Damien Aresta. Car avec “Mouche”, le noise rock des Liégeois vient de prendre une tournure encore plus frontale et efficace que sur leurs précédents efforts : que ce soit au travers de choeurs rauques ou de tempo parfois enlevé, ces 9 nouvelles compositions transpirent profondément les racines punk-hardcore du trio. Plus que jamais, celui-ci semble avoir pris le parti de s’affranchir de (presque) toute limite en tentant avec brio, ici et là, quelques pirouettes et digressions stylistiques.

La bande continue d’évoluer au sein de son mélange de riffs à la fois tranchants et dissonants, de rythmiques détonantes et de mélodies indie rock 90’s renvoyant à Sebadoh et Pavement. Avec des textes scandés de manière littéralement entêtante, le choix des mots et des phrasés ayant été particulièrement soignés, les Belges partagent leur amertume quant au contexte sociétal toujours plus anxiogène et révoltant. Plutôt que de se laisser abattre par le départ de l’un de ses membres – qui plus est, originel – It It Anita a donc choisi la formule offensive en nous servant probablement là son disque le plus excitant. Retenez bien ce nom “Mouche”, celui de l’ancien golden retriever d’Elliot, car il est probable que l’on soit face à l’un des grands disques de notre époque.

Ce classement est évidemment personnel et couché sur le papier (enfin, le clavier) à un instant T. Si tu n'es pas en phase avec celui-ci, n'hésite pas à faire valoir tes arguments en commentaire et à me souffler les albums qui t'ont touché(e) cette année. A la vue de ce classement, je me dis également que le rock est loin d'être aussi moribond que ce que certain(e)s veulent bien nous faire croire.

Comme l'indique le magazine Rock & Folk de ce mois-ci, la question mérite d'être posée : 2023 est-elle une année rock ? On est peut-être loin de l'âge d'or où le rock était la musique dominante, mais vu le nombre foisonnant de groupes émergents et de disques de très grande qualité, qu'ils soient ou non mentionnés dans ce classement, on peut légitimement se dire que l'avenir de la musique à guitares s'annonce prometteur. Comme le disait récemment le guitariste/chanteur des Black Keys, Dan Auerbach : « ça n'est qu'une question de temps avant que quelque chose d'énorme nous tombe dessus... ». Pourvu qu'il ait vu juste pour 2024...


Manu, pour le R.A.S.


Bibliographie : Mowno / Rolling Stone / Benzine / Télérama / NME / Sound of Violence

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